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Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 14:41

fantomeslad.gif  Vous avez envie de lire un polar vraiment bon ? Vous pouvez ouvrir l’un des volumes de la série Inspecteur Shan de Eliot Pattison, écrivain américain et avocat international (ne pas confondre avec Robert, le vampire). Les Fantômes de Lhadrung est le 4° de la série. Le récit nous entraîne au Tibet aux côtés de l’ancien inspecteur chinois Shan qui tente d’aider ses amis tibétains Lokesh et Gendrun empêtrés dans une sombre affaire de trafic d'œuvres d'art. Il suffit de citer l’incipit pour rendre compte de l’atmosphère spéciale qui règne dans ces lignes :

« Au Tibet, il est des sons comme en nul autre endroit à la surface de cette terre. Sans raison apparente, des geignements désincarnés, des grondements de tonnerre dévalent les flancs des pics enneigés ou roulent dans les vallées sous des ciels pourtant sans nuages. Et dans les déserts d’altitude, les nuits de lune, Shan Tao Yung avait entendu de minuscules tintements flotter jusqu’aux montagnes tel un message des étoiles. » (p.11)

 

Le mystère plane sur le paysage avant même de s’infiltrer dans la narration. Le lecteur est littéralement harponné et entraîné comme par mégarde dans la complexité parfois inquiétante de la tradition tibétaine (un précieux glossaire est disponible à la fin). Il est le témoin d’ancestrales pratiques lamaïstes et de rites funéraires traditionnels comme celui d’offrir le corps des défunts aux animaux :

« Shan montra la cuvette, le charnier où les ragyapa démembraient les morts, détaillant les chairs des os qu’ils écrasaient pour que les vautours puissent les manger.

 

Si on cherchait à tuer quelqu’un, rien de mieux pour détruire les preuves, gronda Yao, gagné par la colère. Ce qui fait du tibet  un paradis pour les meurtriers, ajouta-t-il en sortant sa radio.

Un durtro est un lieu où le respect s’impose, déclara Shan. Pas d’hélicoptère. 

Ils retournent simplement les corps à la terre, objecta Shan.» (p.199-200) 

Ce dialogue symbolise toute l’incompréhension qui règne entre les représentants de la culture ancestrale des tibétains et celle des chinois qui régissent politiquement le pays. Sans parti pris, certaines scènes du roman montrent toutefois nettement la politique de « révolution culturelle » pratiquée par Pékin au détriment du mode de vie des habitants les plus ancrés dans leurs traditions. 

C’est un choc culturel qui attend le lecteur, loin des discours édulcorés sur le Tibet et loin des stéréotypes. La psychologie des personnages est finement travaillée et jamais monolithique, du côté chinois comme du côté tibétain. A lire pour avoir une réflexion politique, se cultiver... et se distraire.  

 

Références: Eliot Pattison, Les Fantômes de Lhadrung, 10/18.

Par Nuage - Publié dans : policier
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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 21:35

hôteldesadieuxL'écrivain américain Brad Kessler signe avec Hôtel des adieux un beau roman d'atmosphère, tragique mais accueillant comme un fauteuil moelleux. C'est une histoire d'accident d'avion, d'attente douloureuse. Ce sont aussi des rencontres improbables et des sentiments forts qui se nouent. Dans l'hôtel tenu par Kevin et Douglas, sur la côte canadienne, les parents des victimes d'un accident d'avion défilent et viennent loger pour attendre ceux qui ne reviendront pas. Les familles arrivent alors que le couple d'hôtelier est en crise. Ils viennent faire leur deuil après le temps d'espoir qui précède tout naturellement. Les cultures des hôtes sont diverses comme l'était l'existence des disparus qui se sont cotoyés dans une carlingue maintenant déglinguée et engloutie par les flots. Parmi les victimes, Russel, un ornithologue qui analyse d'ADN des oiseaux, le mari d'Ana, spécialiste des bruants des prés. C'est Ana que le lecteur accompagne dans son introspection et ses souvenirs:

"Bien sûr, Russel était souvent en voyage, et elle était très absorbée par son travail au labo; leurs attentions mutuelles s'étaient relâchées en une négligence confortable; mais ils n'étaient pas malheureux. Russel était un coussin, quelque chose de solide contre quoi s'appuyer. N'était-ce pas cela, l'amour? La prévisibilité, savoir où chacun d'eux serait. Un GPS. Une façon de s'orienter au milieu de l'agitation du monde? Leur vie s'était poursuivie, sans réflexion, sans souci, jusqu'au matin de l'appel téléphonique, et elle avait pensé, Russel, mon Russel. Pourquoi n'avait-elle pas su où il serait?" (p.191)

La douleur de la perte est évoquée avec énormément de pudeur et beaucoup de réalisme. En parallèle, la sensibilité de Kevin, l'hôtelier, éclate en même temps que sa relation avec Douglas. Exacerbation des tensions. Le jeune homme plonge à son tour dans des réflexions sur la mort digne des grandes traditions philosophiques:

"Maintenant, la flamme héraclitienne prenait pour lui un sens stupéfiant. Chaque être qu'il avait connu, vivant ou mort, n'était-il pas une bougie dont la flamme avait dansé quelques années avant de s'éteindre - sa mère, son père, tous ses amis décédés, ses petits neveux dont la flamme s'était allumée tout récemment et qui s'éteindraient pareillement. "Toutes choses se changent en feu, et le feu épuisé redevient choses." Tous les morts de sa vie n'étaient-ils pas simplement "redevenus choses?" (p.267)

Malgré les apparences et les circonstances narratives, Hôtel des adieux est finalement un roman de conscience optimiste. Le drame est, pour les protagonistes, un prétexte à transcender leur existence, à dépasser leur douleur en tissant des liens solidaires et affectifs. Le tout est servi par une écriture poétique de toute beauté.

 

Références: Brad Kessler, Hôtel des adieux, 10/18, domaine étranger.


Par Nuage - Publié dans : aventure humaine
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Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 18:00

La couverture indique "roman noir". Ce n'est pas dans ce genre littéraire que l'on classe d'emblée ce magnifique roman de l'irlandais Gérard Donovan. C'est un exercice de poésie pure que ce récit mettant en scène Julius Winsome, quinquagénaire pacifique vivant seul avec son chien Hobbes au coeur d'une profonde forêt du Maine. Amoureux des livres et de la nature qui l'entoure, l'ermite organise son existence en fonction de rituels quotidiens d'une simplicité apaisante et ponctue son quotidien de réflexions profondes sur la vie qu'il observe:

"En été j'avais un cercle de fleurs pour arrêter la forêt, en hiver un cercle de livres pour arrêter le froid et me permettre, durant les mois de silence, de me retirer à l'intérieur de la maison. Et autour de moi un autre cercle vivant: les animaux qui s'assemblaient pour recevoir la nourriture que je jetais sur le sol, les oiseaux qui attendaient des graines en hiver et me remerciaient en chantant à tue-tête au printemps. Ils vivaient dans un rayon d'une centaine de mètres, et, le moment venu, renonçaient paisiblement à leur corps. Je trouvais un oiseau par terre dans les bois, une souris lovée près d'une grosse pierre. Peut-être les animaux ne sont-ils mus que par l'instinct, dira-t-on. Mais essayez d'empêcher un être humain de faire ce qu'il veut: l'homme refuse d'être dirigé, d'être dissuadé, il est enchaîné à son intellect, contraint de faire ce que lui dicte son cerveau, et c'est peut-être la même chose. L'instinct nous aiguillonne tous." (p.190)

L'homme doux l'est profondément à l'égard du monde animal et végétal. La mort de son chien Hobbes, tué à bout portant par un homme armé d'un fusil, catalyse l'incompréhension et le sentiment d'injustice de Julius Winsome. Ce sont les chasseurs qui écument les bois qui en font les frais. L'homme doux se mue en sniper froid, tuant avec précision tout en prononçant des mots de vieil anglais appris dans les drames shakespeariens qu'il a plaisir à lire. 

L'homme doux est désormais accompagné par les fantômes de ses anciens compagnons d'existence: son grand-père, ancien combattant de 14-18 à qui il doit le fusil et l'art de la guerre qu'il ressuscite; son père, grand lecteur, à qui il doit les livres et l'amour de la nature; son chien, omniprésent dans ses pensées et dans ses actes:

"J'avais fait revivre les diverses parties de son être dans un espace trop étroit pour qu'elles apparaissent toutes en même temps, d'un seul tenant. A moins que ma mémoire n'eût recalé qu'un nombre restreint de souvenirs et qu'il eût été impossible d'en fabriquer davantage: sa façon de dormir sur le sofa, la tête du côté de la porte de ma chambre, de me réveiller le matin en montrant ses dents. Car les chiens sourient eux aussi, beaucoup d'entre eux en tout cas, et il me souriait également lorsque j'avais été absent toute la journée et qu'il avait trouvé le temps long. Chaque fois qu'il me montrait ses crocs, sans émettre le moindre son, tout en remuant la queue, il me souriait. Combien le savent? Un chien sourit et on le remercie en lui donnant des coups." (p.173)

Dans cet hymne à la vie ponctué de morts, le lecteur est pris dans un paradoxe troublant. C'est très facilement le point de vue du narrateur, Julius Winsome, qui est adopté, le point de vue du sniper froid qui prend le parti de la vie, le parti d'un échappé des tragédies de Shakespeare qui donne corps à la vengeance. Chose troublante que cette frontière si mince entre civilisation et barbarie.


Par Nuage - Publié dans : poésie
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Mardi 25 octobre 2011 2 25 /10 /Oct /2011 09:39

dbuda.jpg Francis Hallé, botaniste et biologiste amoureux des arbres, signe chez Actes Sud un « plaidoyer à l’attention des élus et des énarques ». Ce petit livre, structuré en 5 chapitres, est à la portée de n’importe qui pour que n’importe qui comprenne la nécessité de vivre avec les arbres qui ne sont ni des marchandises ni du mobilier urbain. Entre comprendre et admettre, entre savoir et changer de comportement, il y a un fossé. Nous sommes d’accord. Pour un fervent partisan de l’amitié interspéciste, le livre de Francis Hallé est un morceau de poésie vulgarisant avec saveur les récentes connaissances scientifiques, sources à l’appui :

« La communication entre les arbres n’est pas seulement souterraine ; le professeur Van Hoven, de l’université de Pretoria, a montré qu’elle pouvait aussi être aérienne : dans la savane sud-africaine, de robustes gazelles se nourrissent des feuilles d’un arbre banal, l’Acacia caffra. Van Hoven observe une gazelle broutant un Acacia : l’animal ne s’alimente que pendant quelques minutes, puis, bien avant d’être rassasié, il quitte l’Acacia A et se dirige vers un Acacia B, pour continuer à s’alimenter aux dépens de B. Les feuilles de l’acacia A, en quelques minutes, sont devenues astringentes et impropres à la consommation. Une transformation biochimique aussi fulgurante est une première surprise pour Van Hoven… mais il y a mieux !

C’est en remontant le vent que la gazelle va de l’Acacia A à l’Acacia B. L’analyse révèle que les Acacias situés sous le vent de A sont tous devenus astringents sans avoir eux-mêmes été attaqués, et la gazelle le sait ; il faut se rendre à l’évidence, l’arbre A a envoyé aux arbres situés sous son vent un message simple que je crois pouvoir transcrire ainsi : « Attention les amis, il y a une gazelle près d’ici ; n’attendez pas d’être broutés, devenez astringents dès maintenant. » Van Hoven montre que le message circule sous forme d’un gaz, l’éthylène, émis par les plantes blessées. » (p.34-35)

Pour les autres, le message de Francis Hallé est simple : un arbre n’est pas une forme de vie anodine. La végétation forestière est notre plus précieuse alliée, en grande partie responsable de la vie sur la planète Terre. Le moins que l’on puisse faire, que l’on soit citoyen ou responsable politique, c’est de leur témoigner un minimum de respect et de ne pas prendre des décisions à la légère lorsqu’il s’agit d’élaguer (cela fragilise les arbres), d’abattre (cela se fait trop souvent pour des raisons commerciales) ou de planter (il est nécessaire de leur laisser la place d’évoluer). Tout ceci doit respecter des règles biologiques que de trop nombreux gratte-papier et décideurs ignorent tout simplement. Nous « contractons envers (les arbres) une dette quotidienne dont nous n’avons peut-être pas conscience. » (p.67)

Lisez pour le plaisir le plaidoyer de Francis Hallé si vous êtes déjà un ami des arbres. Lisez-le pour votre plaisir et votre gouverne si vous êtes encore sceptique.

 

Références: Francis Hallé, Du Bon usage des arbres. Un plaidoyer à l'attention des élus et des énarques. Domaine du Possible, Actes Sud, 2011. 

 

Par Nuage - Publié dans : essai
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Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 18:01

flamme

Flamme.

Un nom de chien, un nom de héros.

Le titre d’un magnifique roman initiatique écrit par Gerileqimuge Hei He (Grue-Noire), un écrivain chinois passionné par les molosses du Tibet qui sont d’efficaces chiens de berger. Celui dont l’histoire nous est contée, Flamme, est un chien au destin extraordinaire que l’on découvre jeune chiot dans la steppe du nord du Tibet et qui parcourt au fil des pages des milliers de kilomètres selon la bonne (ou mauvaise) volonté des hommes dont il croise le chemin. Une vie d’errance et de découvertes. Une vie de nostalgie pour les hauts plateaux tibétains qu’il est forcé de quitter. Marqué à jamais par l’atmosphère du lieu de son jeune âge, Flamme est amoureux fou des grands espaces qui incarnent la liberté :

 

« Flamme se tenait en haut de la pente, immobile. Il contempla longtemps les pâturages verts qui s’étendaient à perte de vue. Il resta ainsi très longtemps, sans le moindre mouvement ; seuls ses flancs s’élevaient et s’abaissaient doucement. Ensuite, hésitant, il leva une patte pour s’assurer que c’était bien de l’herbe qui le chatouillait. Son cœur battait de plus en plus vite. L’herbe ondulait et roulait par vagues vers le large sous le vent de la steppe. Flamme baissa la tête pour sentir de plus près cette herbe grasse qui n’avait rien à voir avec l’herbe rase des pauvres pâturages de la steppe du nord du Tibet. L’odeur de l’herbe était enivrante. » (p.234)

 

Sa chance porte le nom de Han Ma, un jeune instituteur chinois à qui il sauve la vie et à qui il confie la sienne. La relation de l’animal à l’homme est d’une grande pureté. Elle semble un peu plus ambiguë dans l’autre sens : l’animal humain a ses contingences et ses zones d’ombre dont sont dépourvus les autres êtres.

Le roman n’est pas dénué d’engagement politique. Un chapitre du livre est consacré au travail des brigades de protection des antilopes du Tibet, victimes de la prédation économique et vaniteuse de l’humanité :

 

«  L’homme est un animal supérieur et doué de raison. Un jour, en sortant des cavernes, les humains s’aperçurent que les habits dont ils se couvraient pour cacher leur nudité et se réchauffer pouvaient aussi avoir d’autres usages. Apparurent alors de longues jupes couvertes de pierres précieuses, les magnifiques manteaux de zibeline, et bien sûr l’incomprable shatoosh – le tissu fabriqué avec le duvet des antilopes du Tibet. Le shatoosh est une étoffe merveilleuse, légère comme une plume : un châle de deux mètres passe à travers une bague. Mais pour confectionner un châle, il faut tuer trois antilopes. Quand une femelle en train d’allaiter est abattue, son petit ne survit pas non plus. Ces châles, en raison de nombre de vies qu’ils ont coûtées, valent un prix exorbitant ; une femme qui en porte un lors d’une soirée attire tous les regards. » (p .145-146)

 

C’est bel et bien l’homme qui a rompu le charme du jardin d’Eden qu’était le plateau tibétain avant la ruée vers l’or et les ressources naturelles.

 

Un livre à lire pour la beauté de l’histoire, pour la force du personnage de Flamme et pour les magnifiques paysages traversés pendant le voyage initiatique.

 

Références: Flamme, Gerileqimuge Grue-Noire, Collection Chine, Editions Philippe Picquier, 2011.

Par Nuage - Publié dans : animaux
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Mardi 16 août 2011 2 16 /08 /Août /2011 12:16

lovetigre.jpg

 

Les éditions Ankama proposent un magnifique album de Frédéric Brrémaud et Federico Bertolucci, Love. Le Tigre.

Le lecteur se retrouve dans la jungle de Kipling et suit à la trace le maître des lieux. Une BD sans un mot. Pas d'anthropocentrisme gênant. Nous sommes face à un excellent documentaire animalier servi par un dessin magnifique. Ce texte en exergue explique le titre de l'album qui peut sembler curieux:

 

"Dans le règne animal, les bêtes ne s'aiment pas.
Mais ne se détestent pas non plus.
L'amour et la haine forment un tout, un tout universel, un ensemble suprême qu'on pourrait appeler le divin ou encore amour.
L'amour que l'homme n'atteindra jamais."

 

A méditer.

 

Références: Love. Le Tigre. Frédéric Brrémaud et Federico Bertolucci. Editions Ankama, étincelle, 2011.

Par Nuage - Publié dans : BD
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Dimanche 10 juillet 2011 7 10 /07 /Juil /2011 15:55

vertig.gif J’avais déjà été séduite par la qualité poétique des textes publiés dans la collection « Petite philosophie du voyage » chez Transboréal. Avec Les Vertiges de la forêt, voici une pépite qui transmet parfaitement l’attachement au règne végétal exprimé par le sous-titre Petite déclaration d’amour aux mousses, aux fougères et aux arbres. L’auteur, Rémi Caritey, est photographe et cueilleur de graines d’arbres, activité qui lui procure l’heureux prétexte de nombreuses escales dans la canopée, tel un bienheureux baron perché. Rares sont ceux qui ont su parler de la forêt avec autant de justesse tout en gardant un parti-pris amoureux qui frise la fusion avec le principe qui sous-tend la vie végétale et qui témoigne pour le moins de son intime compréhension:

« …par l’effet de la lumière difractée, les feuilles sont absorbées dans un cycle incessant d’engendrements et d’évanouissements. Ce spectacle charme par l’état d’hypnose légère que provoque sa contemplation. Peut-être alors est-on prêt pour ressentir un peu de la vie de l’arbre ? Son voyage immobile dans le temps naît de la prodigieuse capacité  d’une graine à s’adapter aux ressources de l’endroit où un courant d’air la dépose, au terme d’un intense et définitif envol. A moins qu’elle n’ait eu besoin, comme déclencheur de sa germination, d’être digérée par l’estomac d’un oiseau ou d’un mammifère. Elle aura alors partagé les transes et les transports de l’animalité, avant de choir sur une minuscule parcelle de terre, qu’elle va élever et ancrer dans les nuages. » (p.46-47)

On se prend à rêver d’être ami avec l’homme-feuille qui peut écrire : « ce sentiment d’appartenance à la profondeur du monde reste comme une ancre, un bois sacré enfoui en moi auquel, à chaque séjour en forêt, j’aspire à revenir » (p.59). De tels propos trahissent une richesse née de la symbiose avec un autre règne que 89 petites pages ne suffisent pas à pleinement révéler, même si, d’émotions en réflexions, de descriptions en engagements, tout est dit.

 

Références: Rémi Caritey, Les Vertiges de la forêt, Transboréal.

Par Nuage - Publié dans : aventure humaine
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Samedi 2 juillet 2011 6 02 /07 /Juil /2011 15:36

truong.jpg C’est au théoricien du post-humanisme, Jean-Michel Truong, que l’on doit l’embarquement dans Eternity Express, un thriller dérangeant qui questionne sur l’évolution d’une société globalisée où la population des pays riches, vieillissante, devient un poids économique difficile à gérer par les générations actives. L’Europe a trouvé une solution à ce problème en délocalisant les populations âgées aux confins de la Chine et de la Mongolie. Le grand voyage se fait en train vers un paradis doré appelé Clifford express. Jonathan Bronstein, un médecin à la moralité douteuse, fait partie du convoi. Ses souvenirs remontent à la surface pendant la durée du long voyage. Reviennent en particulier à sa mémoire des épisodes de son expérience chinoise passée et le souvenir de son ami l’ambitieux Xuan Ho, descendant d’un hiérarque communiste tout puissant. Cela donne lieu à des réflexions de politique (fiction ?) qui sont troublantes dans la perspective du roman. Elles ajoutent au récit un engagement moral et un réalisme qui crédibilisent le nœud de l’intrigue et la question socio-économique du choc générationnel. Ainsi en est-il de cette analyse des répressions populaires chinoises à la veille des JO de Pékin :

« En d’autres temps, soucieux, quoi qu’il en dît, de son image à l’étranger, le Parti eût fait preuve d’un semblant de retenue. Mais c’était après l’attentat duWorld Trade Center. De la Russie aux Amériques en passant par l’Afrique, le Moyen-Orient et la péninsule arabe, tous les Ubu de la Terre s’étaient saisis du prétexte du terrorisme pour légitimer leurs propres ignominies – intrusions dans la vie privée, suppression des libertés fondamentales et autres violations, plus ou moins marquées selon les latitudes, des droits élémentaires de leurs opposants. Les tyranniques géniteurs des princelings – qui depuis la tragédie de Tian’anmen avaient, sous la pression internationale, réfréné leurs instincts sanguinaires – reçurent le signal du 11 septembre comme un feu vert libérateur, et c’est avec une ferveur de croisés, mais non sans arrière-pensées, qu’ils s’enrôlèrent sous la bannière de la lutte internationale contre le terrorisme. Arrestations illégales, tortures, massacres, tout redevenait brusquement licite, mieux : tout redevenait moral. « Terrorisme » dont, la dissidence des bouddhistes tibétains et celle des musulmans ouïgours, « terrorisme » les exercices hygiéniques de la secte Falunglong, « terrorisme » encore les protestations des paysans accablés d’impôts illégaux, « terrorisme » toujours les occupations d’usines, et « terrorisme » bien sûr les défilés d’étudiants. » (p.103-104)

 La Chine n’est pas la seule cible des critiques abritées dans ce roman. Un épisode de politique fiction décrit les dérives de la PAC européenne qui en dit long sur les absurdités d’un système poussé à l’extrême. Le convoi en déportation vers la terre promise d’un club Med pour retraités croise des trains nauséabonds jusqu’à l’insoutenable dans les plaines d’Asie centrale. Il s’agit de transports incessants de cadavres d’animaux, excédents de production de l’agriculture européenne, rachetés aux éleveurs par des fonds européens en échange d’une paix sociale. Des animaux élevés dans de sinistres conditions pour toucher des subventions, des créatures nées pour l’équarrissage :

« - Ils touchent leurs priment d’abattage et en échange foutent la paix aux politiques, résuma Bob. Tout le monde est content… sauf la Fondation Brigitte Bardot ! » (p.147).

 L’auteur pousse ainsi, à de nombreuses reprises, jusqu’à l’absurde les conséquences d’un système économique familier au lecteur. Dans un univers dépourvu d’éthique, les vies ont toutes une valeur marchande :

« Et qu’ont fait les gouvernements européens et japonais qui, durant les Trente Glorieuses, ont sciemment laissé filer l’inflation, sinon pratiquer au profit des salariés cette « euthanasie des rentiers » chère à Keynes ? Et les autorités sanitaires qui, en toute connaissance du risque, ont tranquillement écoulé leurs stocks assassins d’amiante, d’hormones de croissance contaminées, de sang vérolé, de farines animales empoisonnées ? Que faisons-nous, quand nous tolérons sans protester les milliers de victimes anonymes de la route, de la pollution, de l’alcool ou du tabac, sanctifiées sur l’autel des industries, ou quand nous détournons pudiquement nos regards des millions d’affamés qui crèvent dans le tiers-monde, rançon inévitable des millions d’emplois dont nous vivons ? »

Le frisson naît sans aucun doute de la probabilité du scénario, de la force argumentaire des questions fondamentales qui sont débattues. On sent un philosophe derrière l’auteur de ce thriller dont les rouages sont avant tout des ruptures morales.

 

Références: Jean-Michel Truong, Eternity Express, Pocket.

Par Nuage - Publié dans : thriller
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Mercredi 22 juin 2011 3 22 /06 /Juin /2011 21:22

courtney.jpg Courtney Crumrin et les Choses de la nuit, Courtney Crumrin et l'Assemblée des sorciers, Courtney Crumrin et le Royaume de l'ombre, Courtney Crumrin et les Effroyables Vacances... Nous ne sommes pas dans l'univers de Martine à la ferme.

Courtney Crumrin est née de la bouillonnante et sulfureuse imagination de Ted Naifeh, talentueux auteur de BD américain. Un esprit extrêmement gothique. Tout commence le jour où la jeune Courtney s'installe avec ses parents chez son grand oncle misanthrope Aloysius qui se révèle être un sorcier très puissant et la plupart du temps antipathique. Il n'en demeure pas moins très protecteur pour sa petite nièce en qui il découvre un potentiel sans doute expliqué par la génétique. Il n'en faut pas plus pour que les Choses de la nuit frappent à la porte et que la petite fille se retrouve comme un poisson dans l'eau dans un monde magique peuplé de créatures plus terrifiantes les unes que les autres. Il est vrai que pour C.C.,  le monde réel apparaît réellement très bizarre et effrayant: un monde à l'envers où vous apprécierez, c'est certain, la richesse graphique et l'originalité des personnages que vous ne vous attendrez pas à rencontrer. 

Une série à lire aussi comme une apologie de la différence, une réflexion sur les changements de points de vue qui conduisent à faire aimer, vraiment, côtoyer les pires figures de cauchemar même au moment de s'endormir tant elles tutoient la poésie de l'enfance.

Références:

Courtney Crumrin et les Choses de la nuit

Courtney Crumrin et l'Assemblée des sorciers

Courtney Crumrin et le Royaume de l'ombre

Courtney Crumrin: Portrait du sorcier en jeune homme

Courtney Crumrin et les Effroyables vacances

Ed. Akileos, collection "Regard noir et blanc".

Par Nuage - Publié dans : BD
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Samedi 4 juin 2011 6 04 /06 /Juin /2011 18:59

Le philosophe et éthologue Dominique Lestel s'interroge depuis de nombreuses années sur les frontières entre animalité et humanité. Il entreprend de poser, pour répondre à cette question fondamentale, une éthologie des sociétés animales, cherchant à approcher leurs comportements culturels et leurs échanges. Une manière de remettre en cause les barrières bien commodes que l'humanité dresse entre elle et les autres espèces. Un respect de l'altérité dans sa plus vaste extension, qui consiste simplement à prendre d'autres formes du vivant en considération, envisageant une éthique pour en parler. Dans L'Animal est l'avenir de l'homme, paru chez Fayard en 2010, Dominique Lestel parle d'une "bioéthique de la réciprocité": on ne peut pas prendre éternellement sans donner et l'espèce humaine doit énormément aux peuples animaux. L'auteur passe en revue l'étendue de cette dette qui dépasse largement le champ de la nourriture, incluant, mais pas seulement, la question de la légitimité de l'expérimentation animale.

"L'expérimentation animale, tout d'abord, ne sert pas seulement l'industrie médicamenteuse, mais aussi celle des cosmétiques. Est-elle par ailleurs toujours nécessaire pour fabriquer des médicaments? En d'autres termes, qu'a vraiment inventé l'industrie pharmaceutique depuis vingt ans qui justifie la souffrance animale? Troisième point,  l'idée même de toujours passer par l'expérimentation animale est-elle fondée? La thalidomide était bonne pour les lapins, mais pas pour les humains. Le fait d'avoir négligé cette constatation un peu bête a conduit à la naissance de centaines de mutants atroces. Même le Journal of the American Medical Association, que l'on peut difficilement considérer comme un bulletin d'activistes animaliers, considère qu'environ 106 000 personnes meurent chaque année dans les hôpitaux à la suite de problèmes avec les médicaments qui ont pourtant été testés sur des animaux. [...] Enfin, on peut poser la question vraiment importante: combien de problèmes réels ont-ils été évités par l'expérimentation animale? Même s'il est sans doute très difficile de répondre honnêtement à une telle question, celle-ci est de toute façon posée de façon vicieuse. On n'évalue en effet ques les bénéfices et non les coûts, et l'on fait de surcroît ce calcul de façon biaisée.

Enfin, même si l'expérimentation sur les animaux permet d'éviter de la souffrance humaine, je peux considérer qu'il vaut mieux que certains humains souffrent un peu plutôt que de faire souffrir des milliers d'animaux pour une souffrance humaine hypothétique. Je peux au moins vouloir choisir cette option pour moi-même et refuser a priori le principe selon lequel il s'agirait d'un choix sur lequel je n'aurais pas mon mot à dire." (p.143-144).

L'auteur franchit des barrières morales en remettant en cause la préséance humaine, chose encore globalement insupportable et inadmissible. Un tabou qu'il explique par "une vision du monde très toxique, propre à la sphère culturelle occidentale", par "un autisme profond culturellement construit, une vision du monde mécaniste frisant le totalitarisme et une arrogance culturelle phénoménale" (p.75).

Voilà qui donne à réfléchir et incite à sonder en soi des carcans moraux, de véritables abîmes insondables qui nous empêchent d'être au monde dans toute la nudité de notre essence, sans encombrement culturel.

 

Référence: L'Animal est l'avenir de l'homme, Dominiques Lestel, Fayard, 2010.

Par Nuage - Publié dans : essai
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