Je ne tenterai pas de raconter ce récit de Tony Hillerman. Il suffit de dire que L'Homme squelette commence par un fait divers réel: la collision entre deux avions au dessus du grand canyon. S'ajoute à cela une histoire d'héritage, de diamants égarés, une pointe de chamanisme et le lecteur se trouve plongé pour quelques heures dans une lecture captivante. Comme à son habitude, Tony Hillerman tisse soigneusement son récit et le fonde sur des détails culturels empruntés aux civilisations des Hopis et des Navajos. Les habitués retrouvent toujours avec bonheur le représentant de la police tribale Navajo Jim Chee et Bernadette Manuelito de la police des frontières, passionnée de botanique (apparue dans Un Homme est tombé) ainsi que Joe Leaphorn, "le légendaire lieutenant" maintenant à la retraite. J'ai eu le plaisir de lire les aventures des policiers Navajos (presque) dans l'ordre chronologique ce qui établit une certaine familiarité avec les personnages qui évoluent et vieillissent. Je sens que je ne vais pas tarder à m'offrir le dernier volume traduit en français, Le chagrin entre les fils. Il est toutefois possible de commencer par n'importe lequel des 19 récits qui se passent dans les réserves Hopi et Navajo puisqu'ils sont tous indépendants.
Les références à la culture traditionnelle des Navajos et des Hopis apportent énormément d'intérêt aux récits tant pour contextualiser les affaires criminelles que pour ajouter une logique non-conventionnelle à la résolution des énigmes. Certains éclairages ont également un fondement philosophique et moral qui ne peuvent qu'enrichir le lecteur qui apprend à connaître cette culture au fil des épisodes:
" – Ah, fit Learphorn avec un sourire. Monsieur McGinnis, vous commencez à parler comme un vénérable traditionnaliste d'autrefois.
- Pas tout à fait. Mais souvenez-vous, quand votre Premier Homme, votre esprit à vous, les Navajos… quand il parlait des charmes maléfiques qu'il avait dans sa bourse à médecine, il parlait de "la manière de devenir riche". J'ai toujours été convaincu que c'était un point très important dont nous, les Blancs, nous n'avons pas tenu compte. Je veux dire, quand quelqu'un possède plus qu'il n'en a besoin et en entasse encore davantage alors que les gens qui l'entourent ont faim, c'est un très bon indice qu'il est en proie à cette maladie de la cupidité, et qu'il accumule ces richesses pour établir qu'il est supérieur à ses amis dans le domaine de la rapacité." (p.69)
Le lieutenant Jim Chee vit depuis le début des histoires dans une caravane
garée sur un terrain qui offre une vue imprenable sur la rivière San Juan. Il privilégie l'harmonie du lieu au conformisme de l'habitation. Jim Chee, qui ambitionnait, il y a
quelques épisodes, de devenir hataali (chanteur-guérisseur), continue de rechercher l'hózhó
((l'harmonie dans la beauté) qui passe avant toute chose par une empreinte minimale sur le monde. Le comportement de Chee à l'égard de Chatte est
significatif:
"La chatte, enceinte et abandonnée par un touriste, avait dû se réfugier dans l'un des arbres qui étendait son ombre sur la caravane. Chee l'avait secourue. Tout en refusant de l'adopter comme animal de compagnie (ce qui aurait violé la relation naturelle sacrée entre l'homme et le félin), il avait choisi un endroit destiné à la nourrir et à l'abreuver situé près de sa porte, lui offrant une chance de survie pendant qu'elle apprenait les lois de la campagne tout en respectant son droit d'être une chatte libre et indépendante et non une esclave de l'espèce humaine dont il était membre. Quand Chatte, ainsi qu'il l'avait nommée, avait échappé de justesse à une nouvelle attaque menée par un coyote, il avait pratiqué ce trou dans sa porte, fixé le panneau pivotant qu'il avait maintenu en position ouverte avec l'assiette de nourriture juste à l'intérieur afin que Chatte prenne l'habitude d'entrer pour manger, boire ou échapper aux coyotes. Mais cette disposition était demeurée de pure forme. (p.78-79) […] Cette relation s'intégrait à la perfection dans le traditionalisme navajo de Chee. L'harmonie naturelle exige que toutes les espèces, qu'il s'agisse de l'homme, du hamster, de l'oiseau-mouche, du serpent ou du scorpion, respectent le rôle tenu par les autres dans le monde tel qu'il est. Il ne voyait pas comment on pouvait davantage justifier la possession d'un "animal de compagnie" que défendre l'esclavage humain. Tous deux violaient l'harmonie du système et étaient en conséquence immoraux. Cependant cette chatte particulière représentait un problème. On lui avait gâché sa carrière de félin revenu à l'état naturel sauvage car elle n'avait pas eu de mère pour lui apprendre à chasser sa nourriture ou à échapper aux autres prédateurs. Pire, on lui avait arraché les griffes, une coutume barbare et cruelle. Elle était dans l'incapacité de s'adapter au monde dans lequel elle avait été abandonnée. Chee le comprenait. Cela aussi, était naturel." (p.113-114).
Bernadette Manuelito (Bernie), que Jim Chee va épouser, partage totalement cette vision navajo des choses. Pour elle aussi, le respect de la vie et la conscience de la place de chaque être est une seconde nature:
"Depuis son plus jeune âge, la jeune femme avait appris à considérer toute chose vivante comme un citoyen doté des mêmes droits qu'elle au sein d'un cosmos naturel rude et sans merci. Tous sans exception, qu'il s'agisse d'une écolière, d'un scorpion, d'un lynx ou d'un vautour à tête rouge, avaient un rôle à jouer et étaient dotés du bon sens nécessaire à la survie, à condition d'en faire usage. Par conséquent, elle n'avait pas peur des serpents." (p.193).
Sa passion vive pour la botanique donne à Hillerman l'occasion de très belles pages sur les plantes de l'Arizona.
Pour en savoir plus sur la série de romans policiers dans lesquels évoluent Jim Chee et Joe Leaphorn:
http://polars.cottet.org/hillerman/hillerman.htm
http://www.chez.com/twinants/pages/hill.htm
Référence:
Tony Hillerman, L'Homme squelette, Rivages/Noir, 2008.
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