La romancière
américaine Tracy Chevalier, connue pour La Jeune fille à la perle et spécialiste des romans historiques, a écrit l’histoire romancée de Mary Anning, paléontologiste britannique tombée dans l’oubli et depuis peu réhabilitée. Prodigieuses créatures, le titre du
récit, fait allusion aux spécimens fossiles découverts par Mary Anning sur les plages de Lyme Regis, dans le Dorset, où elle a passé toute sa vie. Ichthyosaure, ptérodactyle, dimorphodon sont les
trois principales découvertes de cette autodidacte de famille modeste qui a bénéficié de la complicité amicale d’Elizabeth Philpot, mieux éduquée et plus aisée qu’elle. Le roman de Tracy
Chevalier s’articule comme un dialogue entre les deux femmes, les chapitres intercalant chacun de leurs points de vue. Profondément ancré dans les mœurs victoriennes, le récit interroge bon
nombre d’idées reçues de l’époque comme la place des femmes dans une société extrêmement patriarcale ou encore la validité des référents créationnistes dominant même les discours scientifiques.
Cette question est au centre des réflexions des deux femmes :
« D’après Cuvier, il arrive que les espèces animales s’éteignent quand elles n’ont plus la capacité de survivre sur Terre. Cette idée est troublante, car elle laisse entendre que Dieu est resté passif, qu’Il a créé des animaux pour les laisser mourir ensuite sans réagir. Et puis il y a les lord Henley, pour qui la créature est une version primitive du crocodile, un spécimen que Dieu aurait créé avant de la renier. Certains pensent que Dieu a utilisé le Déluge pour débarrasser le monde des animaux dont Il ne voulait pas. Mais ces théories supposent que Dieu peut commettre des erreurs et juger nécessaire de Se corriger. Tu comprends ? Ce type d’idée dérange forcément. Beaucoup de gens, comme notre révérend Jones à St Michael, trouvent plus facile de prendre la Bible au pied de la lettre, de répéter que Dieu a créé le monde et toutes ses créatures en six jours, que le monde est encore exactement tel qu’il était à l’époque, et que tous les animaux originels existent encore quelque part aujourd’hui. » (p.149-150)
Inutile de dire que Mary Anning et Elizabeth Philpot sont des marginales, vivant en dehors des normes sociales. D’une certaine façon, ce statut les maintient dans une certaine liberté, même s’il n’est pas dénué d’inconvénients. Embarquée sur un navire en partance pour Londres afin de plaider la cause de son amie à la Geological Society à propos d'une découverte dont on conteste la validité, Elizabeth Philpot ressent physiquement cette liberté qui a échappé à bien des femmes au XIX° siècle :
« Je regardais souvent vers l’horizon, bercée et apaisée par le rythme de la mer et de la vie du bateau. Je puisais une étrange satisfaction à contempler cette ligne lointaine, moi qui avais passé la majeure partie de mon existence à Lyme, les yeux fixés sur le sol à chercher des fossiles. Une telle habitude n’est pas faite pour élargir les perspectives. A bord de l’Unity je n’avais d’autre choix que d’examiner le vaste monde, et la place que j’y occupais. Quelquefois je m’imaginais sur la côte en train d’observer au loin le navire, de discerner sur le pont une petite silhouette mauve prise entre le ciel gris clair et la mer gris foncé, regardant le monde défiler devant elle, solitaire et robuste… C’était inattendu, et je n’avais jamais été aussi heureuse. » (p.345-346)
Le rythme du récit est ample et lent. Il rappelle l’atmosphère des romans de Jane Austen, ce qui est une référence lorsqu’il s’agit de décrire la société anglaise de l’époque. Une perle du genre à savourer lentement et à apprécier largement.
Références: Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures, Folio, 2010.
Le second roman policier
blasonné d’un grand cerf (voir post précédent) est un bijou écrit par la reine française du genre, Fred Vargas. Vous ne trouverez aucune objectivité dans les lignes qui vont suivre parce que
j’adore ce qu’écrit cette archéologue à la plume captivante et au style impeccable. J’avais gardé en réserve Dans les bois éternels comme on retarde le plus longtemps possible un
plaisir à déguster.
L'écrivain américain Brad
Kessler signe avec Hôtel des adieux un beau roman d'atmosphère, tragique mais accueillant comme un fauteuil moelleux. C'est une histoire d'accident d'avion, d'attente douloureuse. Ce
sont aussi des rencontres improbables et des sentiments forts qui se nouent. Dans l'hôtel tenu par Kevin et Douglas, sur la côte canadienne, les parents des victimes d'un accident d'avion
défilent et viennent loger pour attendre ceux qui ne reviendront pas. Les familles arrivent alors que le couple d'hôtelier est en crise. Ils viennent faire leur deuil après le temps d'espoir qui
précède tout naturellement. Les cultures des hôtes sont diverses comme l'était l'existence des disparus qui se sont cotoyés dans une carlingue maintenant déglinguée et engloutie par les flots.
Parmi les victimes, Russel, un ornithologue qui analyse d'ADN des oiseaux, le mari d'Ana, spécialiste des bruants des prés. C'est Ana que le lecteur accompagne dans son introspection et ses
souvenirs: