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Dimanche 1 avril 2012 7 01 /04 /Avr /2012 17:27

prodigieusescreatures.jpg La romancière américaine Tracy Chevalier, connue pour La Jeune fille à la perle et spécialiste des romans historiques, a écrit l’histoire romancée de Mary Anning, paléontologiste britannique tombée dans l’oubli et depuis peu réhabilitée. Prodigieuses créatures, le titre du récit, fait allusion aux spécimens fossiles découverts par Mary Anning sur les plages de Lyme Regis, dans le Dorset, où elle a passé toute sa vie. Ichthyosaure, ptérodactyle, dimorphodon sont les trois principales découvertes de cette autodidacte de famille modeste qui a bénéficié de la complicité amicale d’Elizabeth Philpot, mieux éduquée et plus aisée qu’elle. Le roman de Tracy Chevalier s’articule comme un dialogue entre les deux femmes, les chapitres intercalant chacun de leurs points de vue. Profondément ancré dans les mœurs victoriennes, le récit interroge bon nombre d’idées reçues de l’époque comme la place des femmes dans une société extrêmement patriarcale ou encore la validité des référents créationnistes dominant même les discours scientifiques. Cette question est au centre des réflexions des deux femmes :

« D’après Cuvier, il arrive que les espèces animales s’éteignent quand elles n’ont plus la capacité de survivre sur Terre. Cette idée est troublante, car elle laisse entendre que Dieu est resté passif, qu’Il a créé des animaux pour les laisser mourir ensuite sans réagir. Et puis il y a les lord Henley, pour qui la créature est une version primitive du  crocodile, un spécimen que Dieu aurait créé avant de la renier. Certains pensent que Dieu a utilisé le Déluge pour débarrasser le monde des animaux dont Il ne voulait pas. Mais ces théories supposent que Dieu peut commettre des erreurs et juger nécessaire de Se corriger. Tu comprends ? Ce type d’idée dérange forcément. Beaucoup de gens, comme notre révérend Jones à St Michael, trouvent plus facile de prendre la Bible au pied de la lettre, de répéter que  Dieu a créé le monde et toutes ses créatures en six jours, que le monde est encore exactement tel qu’il était à l’époque, et que tous les animaux originels existent encore quelque part aujourd’hui. » (p.149-150)

Inutile de dire que Mary Anning et Elizabeth Philpot sont des marginales, vivant en dehors des normes sociales. D’une certaine façon, ce statut les maintient dans une certaine liberté, même s’il n’est pas dénué d’inconvénients. Embarquée sur un navire en partance pour Londres afin de plaider la cause de son amie à la Geological Society à propos d'une découverte dont on conteste la validité, Elizabeth Philpot ressent physiquement cette liberté qui a échappé à bien des femmes au XIX° siècle :

« Je regardais souvent vers l’horizon, bercée et apaisée par le rythme de la mer et de la vie du bateau. Je puisais une étrange satisfaction à contempler cette ligne lointaine, moi qui avais passé la majeure partie de mon existence à Lyme, les yeux fixés sur le sol à chercher des fossiles. Une telle habitude n’est pas faite pour élargir les perspectives. A bord de l’Unity je n’avais d’autre choix que d’examiner le vaste monde, et la place que j’y occupais. Quelquefois je m’imaginais sur la côte en train d’observer au loin le navire, de discerner sur le pont une petite silhouette mauve prise entre le ciel gris clair et la mer gris foncé, regardant le monde défiler devant elle, solitaire et robuste… C’était inattendu, et je n’avais jamais été aussi heureuse. » (p.345-346)

Le rythme du récit est ample et lent. Il rappelle l’atmosphère des romans de Jane Austen, ce qui est une référence lorsqu’il s’agit de décrire la société anglaise de l’époque. Une perle du genre à savourer lentement et à apprécier largement.

Références: Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures, Folio, 2010.

Par Nuage - Publié dans : atmosphère
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 14:15

de-la-pluie.jpg Un essai, ce petit ouvrage de Martin Page? Ou bien un ensemble d'intermèdes poétiques?

Qu'importe le genre au fond. Ici, la pluie est le principal protagoniste, le sujet de réflexion et d'émotion. C'est une petite centaine de pages pour dire toute la beauté de la pluie et la profondeur de ses rapports au vivant. Les propos sont déclinés sur tous les modes, faisant appel aux référents historiques comme aux oeuvres d'art, à la science comme à la géographie. C'est un certain nombre de considérations philosophiques pour changer nos points de vue. Un traité de philosophie aquatique.

 

"La pluie est le dernier moyen que la Nature a trouvé pour se manifester dans nos villes. Le chêne n'enjambe pas les buildings, le caribou se ferait écraser sur l'autoroute et la cigogne désespère de construire son nid sur les poteaux électriques. La pluie est l'ambassadrice du végétal, de l'animal et du minéral auprès de notre civilisation; elle défend leurs intérêts et, si les offenses se font trop importantes, les venge." (p.17)


Longue vie à la pluie!

 

Références: Martin Page, De la pluie, J'ai lu.

Par Nuage - Publié dans : essai
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Samedi 3 mars 2012 6 03 /03 /Mars /2012 11:36

bois_eternels.jpgLe second roman policier blasonné d’un grand cerf (voir post précédent) est un bijou écrit par la reine française du genre, Fred Vargas. Vous ne trouverez aucune objectivité dans les lignes qui vont suivre parce que j’adore ce qu’écrit cette archéologue à la plume captivante et au style impeccable.  J’avais gardé en réserve Dans les bois éternels comme on retarde le plus longtemps possible un plaisir à déguster. 

Les amateurs retrouvent dans cette intrigue, le commissaire Adamsberg et son équipe de flics improbables. Ils ont le plaisir de voir reparaître brièvement l’archéologue Mathias de Debout les morts. Ils retrouvent aussi la construction typique de Fred Vargas qui se plait à ponctuer le récit de symboles plus que d’indices. Parmi ces symboles, un grand cerf, vous l’aurez deviné :

« - Il avait trois plaques rousses sur le flanc droit, et deux sur le gauche. C’est pour cela qu’on l’appelait le Grand Roussin.

Un frère, au fond, à tout le moins un cousin remué, pensa Veyrenc en croisant les bras. Robert s’agenouilla auprès du grand corps, et caressa son pelage. Dans la nuit de ce bois, sous la pluie continue, en compagnie de ces hommes mal rasés, Adamsberg devait faire un effort pour se convaincre qu’ailleurs, au même moment, des voitures roulaient dans des villes, des téléviseurs fonctionnaient. Les temps préhistoriques de Mathias se déroulaient sous ses yeux, intacts. Il n’arrivait plus à savoir si le Grand Roussin était un simple cerf ou bien un homme, ou bien une force divine abattue, volée, pillée. Un cerf qu’on peindrait sur les parois d’une grotte pour se souvenir et l’honorer.

- On l’enterrera demain, dit Robert en se relevant pesamment. » (p.186-187)

L’histoire et les mythes s’invitent dans le contexte contemporain d’une enquête policière. Même si le contexte est bien différent du Prédateur de CJ Box, un même cri  primitif est entendu. Le souffle des temps anciens passe sur l’équipe du commissaire Adamsberg. Les dérives psychiatriques aussi. 

Par Nuage - Publié dans : policier
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Samedi 3 mars 2012 6 03 /03 /Mars /2012 11:10

Predateur-CJ-BOX-Seuil.gif  Au hasard des envies, deux romans policiers lus l’un derrière l’autre. Un point commun entre les deux : l’ombre d’un grand cerf en couverture sur fond de paysage dramatique (coucher de soleil et nuages sombres pour l’un, brume matinale pour l’autre). Deux réussites du genre qui tiennent éveillé.

Le premier s’intitule Le Prédateur. C’est une enquête de Joe Pickett, le garde-chasse de l’auteur américain C.J.Box, qui nous emmène sur les traces d’un tueur en série qui s’attaque exclusivement à certains chasseurs.  Certains chapitres, marqués par l’usage de l’italique, font du tueur le narrateur et on se surprend à adopter sans difficulté le point de vue du tueur, ce qui a quelque chose de perturbant bien entendu. Le tueur est par ailleurs un personnage nuancé, un philosophe à sa façon de remettre en question des points de vue et des habitudes acquises dans les sociétés modernes :

« Je pense souvent que dans le monde où nous vivons aujourd’hui, où nous sommes menacés par des forces aussi violentes et primitives que toutes celles auxquelles nous avons été confrontés, il serait sage de revenir un peu sur le passé pour renouer avec notre héritage. Jadis, nous étions une nation de chasseurs. Pas de chasseurs décadents, à l’européenne, qui font ça pour le sport. Nous chassions pour nous nourrir, pour notre indépendance. C’est ce qui nous a faits tels que nous sommes. Mais, comme beaucoup d’autres vertus qui ont fait notre singularité, nous avons, en tant que société, oublié d’où nous sommes venus et comment nous en sommes arrivés là. Ce qui était autrefois  aussi noble que fondamental est devenu perverti et indéfendable.

Voilà ce que je sais :

Ceux qui me décrient sont des ignorants.

Ceux qui me font du tort le paieront.

Et :

Une tête humaine est plutôt lourde. » (p.53-54)

Le récit évolue au Wyoming, entre réserve indienne, sociétés de chasse et activistes écologistes.  Les idées circulent en même temps que se commettent les meurtres dans des paysages sauvages idylliques. La chasse à l’homme qui chasse l’homme est passionnante et taillée pour Joe Pickett, homme de principe qui éprouve le besoin de justifier ses activités professionnelles face aux questions existentielles naissantes de sa fille Sheridan :

« Et on ne peut pas choisir une espèce contre une autre. Les gens ne peuvent pas simplement dire qu’ils aiment les animaux et détourner la tête quand on tue du gibier. Mon métier de garde-chasse consiste à rendre ce choix  – la chasse-  aussi efficace, responsable et sportif que possible. » (p.228)

Rempli de principes, de suspens et de questionnements, Le Prédateur est un roman policier réellement impossible à oublier.  J’avoue me retenir de dévorer toute la série. Suite probable dans un prochain post.

 

Par Nuage - Publié dans : policier
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Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 14:41

fantomeslad.gif  Vous avez envie de lire un polar vraiment bon ? Vous pouvez ouvrir l’un des volumes de la série Inspecteur Shan de Eliot Pattison, écrivain américain et avocat international (ne pas confondre avec Robert, le vampire). Les Fantômes de Lhadrung est le 4° de la série. Le récit nous entraîne au Tibet aux côtés de l’ancien inspecteur chinois Shan qui tente d’aider ses amis tibétains Lokesh et Gendrun empêtrés dans une sombre affaire de trafic d'œuvres d'art. Il suffit de citer l’incipit pour rendre compte de l’atmosphère spéciale qui règne dans ces lignes :

« Au Tibet, il est des sons comme en nul autre endroit à la surface de cette terre. Sans raison apparente, des geignements désincarnés, des grondements de tonnerre dévalent les flancs des pics enneigés ou roulent dans les vallées sous des ciels pourtant sans nuages. Et dans les déserts d’altitude, les nuits de lune, Shan Tao Yung avait entendu de minuscules tintements flotter jusqu’aux montagnes tel un message des étoiles. » (p.11)

 

Le mystère plane sur le paysage avant même de s’infiltrer dans la narration. Le lecteur est littéralement harponné et entraîné comme par mégarde dans la complexité parfois inquiétante de la tradition tibétaine (un précieux glossaire est disponible à la fin). Il est le témoin d’ancestrales pratiques lamaïstes et de rites funéraires traditionnels comme celui d’offrir le corps des défunts aux animaux :

« Shan montra la cuvette, le charnier où les ragyapa démembraient les morts, détaillant les chairs des os qu’ils écrasaient pour que les vautours puissent les manger.

 

Si on cherchait à tuer quelqu’un, rien de mieux pour détruire les preuves, gronda Yao, gagné par la colère. Ce qui fait du tibet  un paradis pour les meurtriers, ajouta-t-il en sortant sa radio.

Un durtro est un lieu où le respect s’impose, déclara Shan. Pas d’hélicoptère. 

Ils retournent simplement les corps à la terre, objecta Shan.» (p.199-200) 

Ce dialogue symbolise toute l’incompréhension qui règne entre les représentants de la culture ancestrale des tibétains et celle des chinois qui régissent politiquement le pays. Sans parti pris, certaines scènes du roman montrent toutefois nettement la politique de « révolution culturelle » pratiquée par Pékin au détriment du mode de vie des habitants les plus ancrés dans leurs traditions. 

C’est un choc culturel qui attend le lecteur, loin des discours édulcorés sur le Tibet et loin des stéréotypes. La psychologie des personnages est finement travaillée et jamais monolithique, du côté chinois comme du côté tibétain. A lire pour avoir une réflexion politique, se cultiver... et se distraire.  

 

Références: Eliot Pattison, Les Fantômes de Lhadrung, 10/18.

Par Nuage - Publié dans : policier
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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 21:35

hôteldesadieuxL'écrivain américain Brad Kessler signe avec Hôtel des adieux un beau roman d'atmosphère, tragique mais accueillant comme un fauteuil moelleux. C'est une histoire d'accident d'avion, d'attente douloureuse. Ce sont aussi des rencontres improbables et des sentiments forts qui se nouent. Dans l'hôtel tenu par Kevin et Douglas, sur la côte canadienne, les parents des victimes d'un accident d'avion défilent et viennent loger pour attendre ceux qui ne reviendront pas. Les familles arrivent alors que le couple d'hôtelier est en crise. Ils viennent faire leur deuil après le temps d'espoir qui précède tout naturellement. Les cultures des hôtes sont diverses comme l'était l'existence des disparus qui se sont cotoyés dans une carlingue maintenant déglinguée et engloutie par les flots. Parmi les victimes, Russel, un ornithologue qui analyse d'ADN des oiseaux, le mari d'Ana, spécialiste des bruants des prés. C'est Ana que le lecteur accompagne dans son introspection et ses souvenirs:

"Bien sûr, Russel était souvent en voyage, et elle était très absorbée par son travail au labo; leurs attentions mutuelles s'étaient relâchées en une négligence confortable; mais ils n'étaient pas malheureux. Russel était un coussin, quelque chose de solide contre quoi s'appuyer. N'était-ce pas cela, l'amour? La prévisibilité, savoir où chacun d'eux serait. Un GPS. Une façon de s'orienter au milieu de l'agitation du monde? Leur vie s'était poursuivie, sans réflexion, sans souci, jusqu'au matin de l'appel téléphonique, et elle avait pensé, Russel, mon Russel. Pourquoi n'avait-elle pas su où il serait?" (p.191)

La douleur de la perte est évoquée avec énormément de pudeur et beaucoup de réalisme. En parallèle, la sensibilité de Kevin, l'hôtelier, éclate en même temps que sa relation avec Douglas. Exacerbation des tensions. Le jeune homme plonge à son tour dans des réflexions sur la mort digne des grandes traditions philosophiques:

"Maintenant, la flamme héraclitienne prenait pour lui un sens stupéfiant. Chaque être qu'il avait connu, vivant ou mort, n'était-il pas une bougie dont la flamme avait dansé quelques années avant de s'éteindre - sa mère, son père, tous ses amis décédés, ses petits neveux dont la flamme s'était allumée tout récemment et qui s'éteindraient pareillement. "Toutes choses se changent en feu, et le feu épuisé redevient choses." Tous les morts de sa vie n'étaient-ils pas simplement "redevenus choses?" (p.267)

Malgré les apparences et les circonstances narratives, Hôtel des adieux est finalement un roman de conscience optimiste. Le drame est, pour les protagonistes, un prétexte à transcender leur existence, à dépasser leur douleur en tissant des liens solidaires et affectifs. Le tout est servi par une écriture poétique de toute beauté.

 

Références: Brad Kessler, Hôtel des adieux, 10/18, domaine étranger.


Par Nuage - Publié dans : aventure humaine
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Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 18:00

La couverture indique "roman noir". Ce n'est pas dans ce genre littéraire que l'on classe d'emblée ce magnifique roman de l'irlandais Gérard Donovan. C'est un exercice de poésie pure que ce récit mettant en scène Julius Winsome, quinquagénaire pacifique vivant seul avec son chien Hobbes au coeur d'une profonde forêt du Maine. Amoureux des livres et de la nature qui l'entoure, l'ermite organise son existence en fonction de rituels quotidiens d'une simplicité apaisante et ponctue son quotidien de réflexions profondes sur la vie qu'il observe:

"En été j'avais un cercle de fleurs pour arrêter la forêt, en hiver un cercle de livres pour arrêter le froid et me permettre, durant les mois de silence, de me retirer à l'intérieur de la maison. Et autour de moi un autre cercle vivant: les animaux qui s'assemblaient pour recevoir la nourriture que je jetais sur le sol, les oiseaux qui attendaient des graines en hiver et me remerciaient en chantant à tue-tête au printemps. Ils vivaient dans un rayon d'une centaine de mètres, et, le moment venu, renonçaient paisiblement à leur corps. Je trouvais un oiseau par terre dans les bois, une souris lovée près d'une grosse pierre. Peut-être les animaux ne sont-ils mus que par l'instinct, dira-t-on. Mais essayez d'empêcher un être humain de faire ce qu'il veut: l'homme refuse d'être dirigé, d'être dissuadé, il est enchaîné à son intellect, contraint de faire ce que lui dicte son cerveau, et c'est peut-être la même chose. L'instinct nous aiguillonne tous." (p.190)

L'homme doux l'est profondément à l'égard du monde animal et végétal. La mort de son chien Hobbes, tué à bout portant par un homme armé d'un fusil, catalyse l'incompréhension et le sentiment d'injustice de Julius Winsome. Ce sont les chasseurs qui écument les bois qui en font les frais. L'homme doux se mue en sniper froid, tuant avec précision tout en prononçant des mots de vieil anglais appris dans les drames shakespeariens qu'il a plaisir à lire. 

L'homme doux est désormais accompagné par les fantômes de ses anciens compagnons d'existence: son grand-père, ancien combattant de 14-18 à qui il doit le fusil et l'art de la guerre qu'il ressuscite; son père, grand lecteur, à qui il doit les livres et l'amour de la nature; son chien, omniprésent dans ses pensées et dans ses actes:

"J'avais fait revivre les diverses parties de son être dans un espace trop étroit pour qu'elles apparaissent toutes en même temps, d'un seul tenant. A moins que ma mémoire n'eût recalé qu'un nombre restreint de souvenirs et qu'il eût été impossible d'en fabriquer davantage: sa façon de dormir sur le sofa, la tête du côté de la porte de ma chambre, de me réveiller le matin en montrant ses dents. Car les chiens sourient eux aussi, beaucoup d'entre eux en tout cas, et il me souriait également lorsque j'avais été absent toute la journée et qu'il avait trouvé le temps long. Chaque fois qu'il me montrait ses crocs, sans émettre le moindre son, tout en remuant la queue, il me souriait. Combien le savent? Un chien sourit et on le remercie en lui donnant des coups." (p.173)

Dans cet hymne à la vie ponctué de morts, le lecteur est pris dans un paradoxe troublant. C'est très facilement le point de vue du narrateur, Julius Winsome, qui est adopté, le point de vue du sniper froid qui prend le parti de la vie, le parti d'un échappé des tragédies de Shakespeare qui donne corps à la vengeance. Chose troublante que cette frontière si mince entre civilisation et barbarie.


Par Nuage - Publié dans : poésie
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Mardi 25 octobre 2011 2 25 /10 /Oct /2011 09:39

dbuda.jpg Francis Hallé, botaniste et biologiste amoureux des arbres, signe chez Actes Sud un « plaidoyer à l’attention des élus et des énarques ». Ce petit livre, structuré en 5 chapitres, est à la portée de n’importe qui pour que n’importe qui comprenne la nécessité de vivre avec les arbres qui ne sont ni des marchandises ni du mobilier urbain. Entre comprendre et admettre, entre savoir et changer de comportement, il y a un fossé. Nous sommes d’accord. Pour un fervent partisan de l’amitié interspéciste, le livre de Francis Hallé est un morceau de poésie vulgarisant avec saveur les récentes connaissances scientifiques, sources à l’appui :

« La communication entre les arbres n’est pas seulement souterraine ; le professeur Van Hoven, de l’université de Pretoria, a montré qu’elle pouvait aussi être aérienne : dans la savane sud-africaine, de robustes gazelles se nourrissent des feuilles d’un arbre banal, l’Acacia caffra. Van Hoven observe une gazelle broutant un Acacia : l’animal ne s’alimente que pendant quelques minutes, puis, bien avant d’être rassasié, il quitte l’Acacia A et se dirige vers un Acacia B, pour continuer à s’alimenter aux dépens de B. Les feuilles de l’acacia A, en quelques minutes, sont devenues astringentes et impropres à la consommation. Une transformation biochimique aussi fulgurante est une première surprise pour Van Hoven… mais il y a mieux !

C’est en remontant le vent que la gazelle va de l’Acacia A à l’Acacia B. L’analyse révèle que les Acacias situés sous le vent de A sont tous devenus astringents sans avoir eux-mêmes été attaqués, et la gazelle le sait ; il faut se rendre à l’évidence, l’arbre A a envoyé aux arbres situés sous son vent un message simple que je crois pouvoir transcrire ainsi : « Attention les amis, il y a une gazelle près d’ici ; n’attendez pas d’être broutés, devenez astringents dès maintenant. » Van Hoven montre que le message circule sous forme d’un gaz, l’éthylène, émis par les plantes blessées. » (p.34-35)

Pour les autres, le message de Francis Hallé est simple : un arbre n’est pas une forme de vie anodine. La végétation forestière est notre plus précieuse alliée, en grande partie responsable de la vie sur la planète Terre. Le moins que l’on puisse faire, que l’on soit citoyen ou responsable politique, c’est de leur témoigner un minimum de respect et de ne pas prendre des décisions à la légère lorsqu’il s’agit d’élaguer (cela fragilise les arbres), d’abattre (cela se fait trop souvent pour des raisons commerciales) ou de planter (il est nécessaire de leur laisser la place d’évoluer). Tout ceci doit respecter des règles biologiques que de trop nombreux gratte-papier et décideurs ignorent tout simplement. Nous « contractons envers (les arbres) une dette quotidienne dont nous n’avons peut-être pas conscience. » (p.67)

Lisez pour le plaisir le plaidoyer de Francis Hallé si vous êtes déjà un ami des arbres. Lisez-le pour votre plaisir et votre gouverne si vous êtes encore sceptique.

 

Références: Francis Hallé, Du Bon usage des arbres. Un plaidoyer à l'attention des élus et des énarques. Domaine du Possible, Actes Sud, 2011. 

 

Par Nuage - Publié dans : essai
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Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 18:01

flamme

Flamme.

Un nom de chien, un nom de héros.

Le titre d’un magnifique roman initiatique écrit par Gerileqimuge Hei He (Grue-Noire), un écrivain chinois passionné par les molosses du Tibet qui sont d’efficaces chiens de berger. Celui dont l’histoire nous est contée, Flamme, est un chien au destin extraordinaire que l’on découvre jeune chiot dans la steppe du nord du Tibet et qui parcourt au fil des pages des milliers de kilomètres selon la bonne (ou mauvaise) volonté des hommes dont il croise le chemin. Une vie d’errance et de découvertes. Une vie de nostalgie pour les hauts plateaux tibétains qu’il est forcé de quitter. Marqué à jamais par l’atmosphère du lieu de son jeune âge, Flamme est amoureux fou des grands espaces qui incarnent la liberté :

 

« Flamme se tenait en haut de la pente, immobile. Il contempla longtemps les pâturages verts qui s’étendaient à perte de vue. Il resta ainsi très longtemps, sans le moindre mouvement ; seuls ses flancs s’élevaient et s’abaissaient doucement. Ensuite, hésitant, il leva une patte pour s’assurer que c’était bien de l’herbe qui le chatouillait. Son cœur battait de plus en plus vite. L’herbe ondulait et roulait par vagues vers le large sous le vent de la steppe. Flamme baissa la tête pour sentir de plus près cette herbe grasse qui n’avait rien à voir avec l’herbe rase des pauvres pâturages de la steppe du nord du Tibet. L’odeur de l’herbe était enivrante. » (p.234)

 

Sa chance porte le nom de Han Ma, un jeune instituteur chinois à qui il sauve la vie et à qui il confie la sienne. La relation de l’animal à l’homme est d’une grande pureté. Elle semble un peu plus ambiguë dans l’autre sens : l’animal humain a ses contingences et ses zones d’ombre dont sont dépourvus les autres êtres.

Le roman n’est pas dénué d’engagement politique. Un chapitre du livre est consacré au travail des brigades de protection des antilopes du Tibet, victimes de la prédation économique et vaniteuse de l’humanité :

 

«  L’homme est un animal supérieur et doué de raison. Un jour, en sortant des cavernes, les humains s’aperçurent que les habits dont ils se couvraient pour cacher leur nudité et se réchauffer pouvaient aussi avoir d’autres usages. Apparurent alors de longues jupes couvertes de pierres précieuses, les magnifiques manteaux de zibeline, et bien sûr l’incomprable shatoosh – le tissu fabriqué avec le duvet des antilopes du Tibet. Le shatoosh est une étoffe merveilleuse, légère comme une plume : un châle de deux mètres passe à travers une bague. Mais pour confectionner un châle, il faut tuer trois antilopes. Quand une femelle en train d’allaiter est abattue, son petit ne survit pas non plus. Ces châles, en raison de nombre de vies qu’ils ont coûtées, valent un prix exorbitant ; une femme qui en porte un lors d’une soirée attire tous les regards. » (p .145-146)

 

C’est bel et bien l’homme qui a rompu le charme du jardin d’Eden qu’était le plateau tibétain avant la ruée vers l’or et les ressources naturelles.

 

Un livre à lire pour la beauté de l’histoire, pour la force du personnage de Flamme et pour les magnifiques paysages traversés pendant le voyage initiatique.

 

Références: Flamme, Gerileqimuge Grue-Noire, Collection Chine, Editions Philippe Picquier, 2011.

Par Nuage - Publié dans : animaux
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Mardi 16 août 2011 2 16 /08 /Août /2011 12:16

lovetigre.jpg

 

Les éditions Ankama proposent un magnifique album de Frédéric Brrémaud et Federico Bertolucci, Love. Le Tigre.

Le lecteur se retrouve dans la jungle de Kipling et suit à la trace le maître des lieux. Une BD sans un mot. Pas d'anthropocentrisme gênant. Nous sommes face à un excellent documentaire animalier servi par un dessin magnifique. Ce texte en exergue explique le titre de l'album qui peut sembler curieux:

 

"Dans le règne animal, les bêtes ne s'aiment pas.
Mais ne se détestent pas non plus.
L'amour et la haine forment un tout, un tout universel, un ensemble suprême qu'on pourrait appeler le divin ou encore amour.
L'amour que l'homme n'atteindra jamais."

 

A méditer.

 

Références: Love. Le Tigre. Frédéric Brrémaud et Federico Bertolucci. Editions Ankama, étincelle, 2011.

Par Nuage - Publié dans : BD
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