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Dimanche 8 novembre 2009
Tombé du ciel, hier, un cadeau (j'aime): les pensées d'une cuisinière et bien plus que cela...

Isabelle Auquier, l'auteur de ces textes poétiques (le cadeau), aime la nourriture simple et belle, à la portée de tous. Elle aime les mets, les mange, les sent et les ressent. Elle les offre en partage par vie et par mots. C'est un livre de petits plaisirs, de souvenirs, de désirs exposés sous les papilles et sous les yeux. Un petit livre gorgé d'elle-même. Isabelle, cuisinière en poésie, est aussi peintre à ses heures. Ses textes savent animer ses natures vivantes du quotidien.

Une mise en bouche?

"Restaurant

J'aime manger.
Depuis toujours.
Un plaisir qui se blottit entre le palais et la langue,
dans cet espace restreint, rose sombre, humide à n'en plus finir.
Court instant de bien-être où tout le corps soupire.
Message transmis au cerveau. Envie de fermer les yeux,
de tout oublier pour vivre ce moment pleinement.
Oublier qu'il y a des gens en face de moi qui discutent
de je ne sais quoi et qui ne réalisent pas qu'ils ont aussi
dans la bouche un moment magique.
Je regarde leur cou: déglutition.
Déjà! Horreur! Pour parler ils se pressent.
Ils avalent et le plaisir s'est enfui.
Je leur en veux.
"C'était bon" dis-je d'un air narquois, attendant le mensonge.
"Pardon, quoi! Ah oui, délicieux, quelle finesse. Tout à fait
sympatique ce petit resto." On parle déjà d'autre chose.
Je reste là, presque malheureuse de ne pas partager avec eux
ce foie gras en feuille de chou et sa gelée d'airelles.
Ne pas montrer, ne pas gâcher l'atmosphère.
J'ai envie de me lever, de taper sur la table:
"mais bondieu, goûtez, savourez, enrobez ces merveilles
de votre salive et jouissez pleinement."
Ma sensualité a toujours dépassé les limites."


J'allais oublier: le recueil est parsemé de recettes: crème d'artichaut à l'huile de truffe, farinata aux orties ou crème glacée de courgettes et panais à l'estragon. Mais il y en a pour d'autres goûts.

Référence: Isabelle Auquier, Pensées d'une cuisinière, Initial Editions, 2006.

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Mardi 27 octobre 2009

Connaissez-vous Abysses, le thriller écologique de l'allemand Frank Schätzing?

Un ami me l'a prêté après m'en avoir chaudement recommandé la lecture. Il est vrai qu'il s'agit d'un best-seller mais l'intrigue, fondée sur un argument écologique qui mérite réflexion, est parfaitement construite. En deux mots pour ne pas déflorer le scénario:des scientifiques, un peu partout dans le monde, constatent le comportement extrêmement étrange de certains animaux marins: invasion surnuméraires de méduses toxiques sur les plages, vers inconnus dans les fonds marins, baleines agressives sur la côte de Vancouver… De graves anomalies éthologiques qui sont autant de symptômes de problèmes écologiques profonds selon les scientifiques. Une sorte de révolte de la nature. Cette fiction est certes basée sur l'exagération (le sort de l'humanité est en jeu) et les rebondissements palpitants mais elle contient des sujets de réflexion très actuels.

J'ai été ainsi personnellement très interressée par les remises en question des scientifiques concernant la place de l'humanité dans l'écosystème et dans la perspective de l'évolution…


"Je porte sans doute des oeillères, mais je ne vois que des micro-organismes partout. Nous vivons à l'âge des bactéries. Les bactéries n'ont pas changé de forme depuis plus de trois milliards d'années. Les hommes sont un phénomène de mode, ils ont la cote, mais quand le soleil explosera et qu"ils auront disparu, il subsistera encore quelques microbes quelque part. La véritable réussite de la planète, c'est eux, pas nous." (p.905)


[…]


"-- Vous ne pouvez pas comparer un être humain avec un microbe! gronda Buchann. Un homme est autrement plus important. Si vous ne comprenez pas ça, qu'est-ce que vous faite ici, dans cette équipe?

-- Je suis ici pour faire ce qu'il faut!

-- Mais vous trahissez la cause de l'humanité rien qu'en parlant comme vous le faites!

--Non, l'homme trahit la cause du monde en créant un malentendu entre les formes de vie et leur importance. Il est la seule espèce qui agisse ainsi. Nous attribuons des valeurs. Il y a des animaux méchants, des animaux importants, des animaux utiles. Nous jugeons la nature selon ce que nous croyons, mais nous n'en voyons qu'une infime partie, que nous dotons d'une importance exagérée. Notre perception est tournée vers les grands animaux et vers les vertébrés, et surtout sur nous-mêmes. Donc, nous voyons des vertébrés partout. En réalité, le nombre total des vertébrés décrits scientifiquement n'est que de quarante-trois mille, don’t plus de six mille espèces de reptiles, environ dix mille espèces d'oiseaux et environ quatre mille espèces de mammifères. En face de cela, on a décrit près d'un million d'invertébrés, dont deux cent quatre-vingt-dix mille espèces de scarabées, qui à eux seuls sont déjà sept fois plus nombreux que les espèces de vertébrés…" (p.958-959)


Certains peuples connaissent les limites de la toute puissance humaine. Les Inuits par exemple, qui ont leur rôle à jouer dans le récit (l'un des principaux personnages, Léon Anawak, est un chercheur d'origine Inuit, spécialiste du comportement des baleines).

"L'Ouest canadien jouissait d'un climat qui paraissait avoir été créé spécialement pour l'homme, mais l'Arctique, c'était un enfer glacé spectaculaire. Magnifique, mais qui se suffisait à lui-même et mortel pour celui qui s'abandonnait à l'illusion de la suprématie de l'homme. Son peuplement apparaissait comme une tentative obstinée de prendre possession de ce qui ne se laissait pas posséder. Le voyage en qamutik jusqu'au bord de la banquise se muait en voyage vers l'inconnu." (p.781)


Les peuples premiers, dont le discours rejoint dans le roman celui des scientifiques, modélisent un rapport à la nature qui s'oppose à la société post-moderne incarnée dans le récit comme dans la réalité par la société américaine. Le roman de Frank Schätzing est une remise en cause passionnante de ce système tout en étant un bon livre de détente. 

Références:
Frank Schätzing, Abysses, Points Triller. 

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Mercredi 16 septembre 2009

A la fois texte autobiographique, texte poétique, essai, Le Recours aux forêts de Michel Onfray décrit une tentation que beaucoup peuvent partager: la tentation d'échapper au monde, la tentation d'un retour à soi dans un asile naturel. La première partie, "Permanence de l'Apocalypse", se concentre sur les raisons de cette tentation, état des lieux réaliste de l'humanité sombre:


"La bête tue pour manger

Repue, elle ne tue plus

Les hommes ne sont jamais repus

Ils tuent sans relâche

Ils inventent des machines à tuer

Ils raffinent.
Le chien vaut mieux que l'homme…

Diogène avait raison."

(p.18-19)

Je vous épargne des passages nettement plus tristes. Onfray convoque le cynisme individualiste de Diogène pour accrocher "la tentation de Démocrite", ce contemporain de Socrate qui se serait retiré dans une cabane, las de côtoyer le camaïeu des misères humaines. La seconde partie du texte, "Traité des consolations", offre un pendant doux et hédoniste à l'Apocalypse initiateur du retour à l'essentiel.


"Je veux de ma cabane entendre le bruit de l'eau la nuit

Clapotis, petit roulis,

Cascades minuscules faites par une branche accrochée à une pierre

Floc d'un saut de truite gobant le moustique

Quatre mesures brèves avec les pattes d'une poule d'eau qui s'envole

Et raye la surface de la rivière.

A nouveau la vie d'un poisson qui saute et la mort d'une mouche avalée

Coassements des grenouilles

Rires flûtés des crapauds."

(p.48)


La réalité, non édulcorée, est simplement goûtée dans ses moindres aspects par le contemplatif évadé du monde qui voit à loisir et prend simplement le temps.

Un beau texte que ce diptyque tentateur.

Il a fait l'objet d'une adaptation théâtrale. Ne l'ayant pas vue, je laisse l'auteur en parler:



Références: Michel Onfray, Le Recours aux forêts ou La Tentation de Démocrite, Editions Galilée, 2009.
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Vendredi 14 août 2009

J'ai commencé avec Le Syndrôme Copernic une exploration du monde de Henri Loevenbruck. Dans ce thriller, le personnage principal, Vigo Ravel, est soigné depuis des années pour une schizophrénie paranoïde. Selon son médecin, il souffre d'hallucinations auditives graves. Ses certitudes à ce propos s'écroulent lorsqu'il échappe, grâce à ses "hallucinations", à un attentat qui ravage le quartier de La Défense à Paris. A partir de là, impossible de poser le livre. Je vous le déconseille donc si vous avez besoin de nombreuses heures de sommeil. Le roman est parfaitement construit. Tous les ingrédients du genre sont bien utilisés. L'auteur intercalle dans l'intrigue des "Carnets Moleskine" dans lesquels Vigo Ravel note ses souvenirs et ses réflexions. Ces parenthèses donnent au récit une dimension parfois métaphysique. Un seul exemple, parce qu'il serait dommage de trop dévoiler le texte:

"Carnet Moleskine, note n°191: métempsycose.

Ces souvenirs inconscients qui me viennent du passé, ce fantôme inconnu qui surgit ici et là... Parfois, je me demande si je n'ai pas été un autre. Pourquoi ne serais-je pas l'enveloppe charnelle d'une nouvelle âme vagabonde?

Je ne serais pas le premier à donner quelque crédit à la réincarnation ou à la métempsycose. Platon, Pythagore, les Egyptiens, les Esséniens, les kabbalistes, les brahmanistes, les bouddhistes, les Cathares... Devrais-je redouter de telles fréquentations?

Peut-être.

La réincarnation n'est sans doute qu'une réponse paresseuse parmi quelques dizaines à notre angoisse de mort. Mourir ne serait plus cesser de vivre, mais voyager vers un autre corps. On lit dans la Bhagavad-Gîtâ: "Certaine la mort pour celui qui est né, et certaine la  naissance pour celui qui est mort." Ah, si seulement les morts avaient des certitudes!" (p. 319-320)

Je ne vous dirai rien de plus sur Le Syndrôme Copernic si ce n'est qu'il est basé sur une solide documentation en neuro-science: une des spécialités de la soeur de l'auteur, Hélène Loevenbruck, chargée de recherche au CNRS, concerne les hallucinations auditives et verbales chez les schizophrènes.

J'ai eu dans la foulée l'envie pressante de lire un précédent thriller du même auteur: Le Testament des siècles. Pas de déception, non. Nous abordons la thématique bien connue des sociétés secrètes et des enquêtes occultes (bien avant la vague du Da Vinci Code). L'enquête est bien ficelée mais en comparant les deux lectures, les "ficelles" d'écriture de l'auteur deviennent trop visibles. Le principal intérêt est ici de retrouver Damien Louvel, un personnage qui campe un hacker, allié déterminant de Vigo Ravel dans Le Syndrôme Copernic. On comprend ici les raisons de ses luttes désintéressées pour révéler la vérité au grand public.

Henri Loevenbruck est également l'auteur d'une trilogie de Fantasy  intitulée La Moïra (La Louve et l'enfant, La Guerre des loups, La Nuit de la Louve), mettant en scène la jeune Aléa qui hérite du pouvoir du Samildanach, une sorte de super-druide. Elle se retrouve mêlée aux intrigues politico-religieuses de l'île de Gaelia et doit lutter contre des pouvoirs très sombres, des intégrismes religieux et des ambitions politiques personnelles. Elle est accompagnée d'une louve blanche solitaire dont le rôle est pour l'instant aussi déterminant qu'incertain (je suis à la moitié du deuxième volume). L'écriture de Loevenbruck est plus fluide et sa technique moins artificielle que dans ses thrillers. Là aussi, il a bénéficié de conseils experts: ceux d'Anne Ménatory, fille de Gérard Ménatory, fondateur du
parc du Gévaudan en Lozère.

Complément:

Je confirme: La Moïra mérite le détour, même si le dernier volume est un peu sombre et violent. J'ai envie de poursuivre mon exploration de l'oeuvre de Loevenbruck en lisant son autre trilogie de Fantasy, Gallica, où nous retrouvons les animaux fantastiques par excellence que sont les loups. Espérons que Gallica souffrira la comparaison avec La Moïra.



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Mercredi 8 juillet 2009

J'ai dévoré Le Dernier Magicien de Megan Lindholm alias Robin Hobb. C'est un excellent roman de fantasy urbaine, qui bouleverse les clichés du genre. Le "héros", Mitchell Reilly, est un magicien qui se cherche et surtout un clochard qui arpente son secteur de Seattle dans lequel il élabore des stratégies de subsistance tout en obéissant à des règles imposées par le monde des magiciens. Dans les rues de Seattle, il écoute ceux qui l'approchent et leur transmet des messages venus d'ailleurs. Il dispose d'un sac de pop-corn inépuisable qui lui sert à nourrir les pigeons. Le Magicien n'accepte pas vraiment ses pouvoirs, ce qui introduit un déséquilibre dans sa vie et celle de ses amis Euripide, Raspoutine et Cassie, aux destins similaires mais assumés:


"ça nous est arrivé à tous de la même façon. C'est peut-être bien la seule partie universelle du phénomène. Un jour, on se réveille, et on sait que rien ne sera plus comme avant. Certains entendent des voix, d'autres ont tout à coup conscience du silence total qui entoure le monde. Certains d'entre nous se sentent investis d'une mission d'une importance capitale, d'autres se retrouvent vides de toute ambition et ouverts au flot du temps qui passe. Si tu veux, je peux te raconter une histoire. C'est un des dons que j'ai reçus. Elles aident parfois les gens." (p.109-110)


L'ambiance du roman est très sombre. Le lecteur peut se perdre un peu dans une intrigue non linéaire, faite de souvenirs, de routines, d'expériences mal identifiées. C'est une manière d'expérimenter la perte de repères du clochard-magicien, ballotté entre réminiscence d'une vie passée (guerre du Vietnam?) et réalité indéfinissable, au-delà des apparences. Ce mode d'écriture déconcertant participe au charme du roman. Si vous cherchez de l'action, passez votre chemin. L'action est en suspension et n'apparaît qu'en tout dernier lieu. C'est un roman d'observation, d'attente, de rencontres intérieures. C'est un roman qui ne donne pas de réponses aux interrogations qu'il soulève. Pas de certitudes pour le lecteur qui l'a achevé, comme pour expérimenter un peu plus loin le décalage.

Références: Megan Lindholm, Le Dernier Magicien, Pocket Fantasy. 

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Mardi 7 juillet 2009

C'est sur le blog Planète sans visa que m'a pris l'envie de lire le livre de Pascal Wick, Journal d'un Berger nomade. C'est l'histoire de la transhumance d'un berger et de ses chiens Brook et Maïza depuis l'Andalousie jusqu'au Montana en passant par Paris et les Alpes. Le journal d'une année rend compte de l'intelligence et de la cohérence de Pascal Wick: ses choix de vivre dans la simplicité, sa réflexion sur la cohabitation entre le berger, le troupeau, les chiens  et les grands prédateurs, sa relative solitude dans les Rocheuses… C'est le livre d'un homme libre qui s'inscrit dans l'univers et non en dehors:


"Davantage que les différences, je vois les similarités qui existent entre moi et ce qui m'entoure. Il n'y a plus moi et les humains face au monde, il y a tout ce qui est, et j'en fais partie." (p.168)


C'est l'humilité, la simplicité et le respect qui s'imposent dans cette aventure humaine qui ne tient qu'à un fil. Il faudrait citer toutes les pages magnifiques sur les arbres et la forêt:


"A partir de demain, je serai dans un paysage où l'empreinte humaine est quasi inexistante, un environnement qui n'est pas "géré" par l'homme. Des forêts qui savent se passer des "gestionnaires forestiers", où il y a des arbres de tous les âges, des jeunes et des moins jeunes, des arbres dans la force de l'âge, et aussi de très vieux. Des forêts où les arbres meurent de leur belle mort, de vieillesse, des cadavres à tous les stades de décomposition, depuis ceux qui sont encore debout avec toutes leurs branches jusqu'à ceux qui se sont écroulés et ont été réduits à l'état de débris transportables par les fourmis. Des forêts qui ont brûlé pour laisser place à d'autres espèces qui ont besoin du feu pour se régénérer. Des troncs calcinés encore debout, durs comme le fer, témoins d'un incendie datant d'avant l'arrivée de l'homme blanc." (p.83-84)


Le journal parle aussi bien sûr du troupeau et du métier de berger avec ses contradictions et sa compréhension des écosystèmes:


"Je suis berger, et toute brebis tuée est colère, tristesse et échec. Je n'accepte pas que l'ours, le loup, le coyote, le lion des montagnes, l'aigle, le grand corbeau s'en prennent au troupeau. Je veux que ces prédateurs le respectent. A moi, le berger, de faire en sorte qu'ils n'attaquent pas les bêtes dont j'ai la garde. Je ne veux pas les tuer, les éliminer systématiquement. Je ne veux pas entrer dans la logique de l'escalade.

En pénétrant avec un troupeau de moutons dans une zone où ily a de grands prédateurs, pour qui tuer une brebis représente peu de risques et une faible dépense par rapport à l'énergie gagnée, je fais de la provocation. Même s'il est à 70% herbivore, il est autrement plus facile pour l'ours d'attraper une brebis qu'un mouflon. Dès lors, pourquoi se priverait-il d'une aussi bonne source de nourriture?" (p.129)


Le berger réfléchit aussi sur la vie et ce qui la définit:


""Faire du sport", à part pour les professionnels, cest se dépenser physiquement pour rééquilibrer un mode de vie sédentaire, c'est le loisir par opposition au travail, le physique par opposition au mental, l'expression d'une vie divisée, d'un dualisme qui réduit une vie en miettes, l'un dépendant de l'autre, l'un annulant le sens de l'autre, une vie où le passé et le futur prennent le pas sur le présent, une vie où l'on n'est finalement jamais à sa place. Je ne suis pas dans l'Absaroka-Beartooth Wilderness Area pour gagner ma vie. Ma vie, je n'ai pas à la gagner: je l'ai. A la rigueur, je peux la perdre mais j'ose espérer que si, demain, un de ces médecins futurologues devait m'annoncer que je vais mourir dans les semaines qui viennent, je resterais avec le troupeau, avec Brook et Maïza, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Je fais ce que je dois faire, ce qui est à faire et ce que je veux faire." (p.142-143)


Sur la mort:


"Mourir et que personne ne le sache. Mourir seul, le ciel dans les yeux, couché sur la terre. Mourir dans le vent, sous la pluie, mourir dehors, parmi les éléments, mourir et servir de nourriture au grand corbeau, au coyote, à l'aigle, à l'ours, au loup serait une fin honorable." (p.170)


Le berger décrit aussi magnifiquement ses rencontres avec les animaux sauvages, avec les pumas, les loups, les grands corbeaux, les coyotes et les ours. A l'occasion, il se permet de dire quelques vérités ignorées du grand public, comme certaines pratiques de biologistes carriéristes qui étudient les ours. Les clichés, ici comme ailleurs, sont ébranlés:


"Grâce à mes contacts avec l'université d'Etat du Montana et les trappeurs fédéraux, j'ai par la suite pu avoir accès à des documents non publiés qui relatent de façon précisetous les cas de piégeage d'ours bruns par les biologistes. C'est principalement la pose de colliers émetteurs pour leur suivi qui justifie ces piégeages. Or, en lisant ces documents attentivement, on aperçoit que, dans 20% des cas, les ours piégés sont blessés et rendus infirmes, ce qui hypothèque définitivement leurs chances de survie une fois relâchés. Parfois, ils meurent même avant d'être relâchés.

J'ai vu des ours pris dans un piège, c'est une expérience que je ne souhaite à personne, et certainement pas à mes amis ou à ceux à qui je veux du bien, peu importe leur espèce. Etre pris dans un piège est traumatisant. La technique de piégeage la plus communément utilisée est le collet, qui entraîne fréquemment des blessures aux pattes. Une fois piégé, l'ours doit être anesthésié à la carabine avant de pouvoir être persé, ce qui entraîne fréquemment un surdosage du produit anesthésiant employé et la mort de l'individu piégé. Enfin, au moment de son réveil, l'ours a tendance à se mettre en route avant d'avoir récupéré tous ses moyens, ce qui, en terrain accidenté, l'amène souvent à se blesser. Enfin, le besoin de se désaltérer après une anesthésie se faisant souvent sentir, il arrive que des ours se noient. Malgré tous ces risques, les biologistes continuent à piéger des ours "pour leur bien". Selon eux, en piégeant des ours et en les "équipant" de colliers émetteurs, ils peuvent mieux les étudier et savoir ce qu'il faut faire pour mieux les protéger.

En réalité, je me suis rendu compte que la motivation des biologistes à piéger des ours a plus affaire avec leur carrière et leur avancement professionnel qu'avec la protection des ours. Il y a un fossé entre les biologistes qui ont piégé des ours et ceux qui n 'en ont pas piégé." (p.88-89)


La manie qu'a l'homme moderne de contrôler les espèces vivantes, animales et végétales, prend ici des proportions absurdes et tristes.


Lire Pascal Wick, berger et docteur en économie, spécialiste reconnu des chiens de protection à l'usage des bergers, c'est se rendre compte de la richesse d'une vie "à la marge" (p.104) et des fatras et des fouillis de vies modernes sédentaires. C'est quelques heures de pur bonheur. Par son exemple, il ajoute une pierre à la fascinante existence de l'humanité nomade qui sait être encore au milieu des éléments et partir sur la pointe des pieds sans laisser trop de traces.

Références: Journal d'un berger nomade, Pascal Wick, Le Seuil, 2009.

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Jeudi 28 mai 2009

Les 24 chapitres du roman de fantasie de Garry Kilworth, La Compagnie des fées (en vo A Midsummer's nightmare), respecte une unité de temps: 24 chapitres pour 24 heures. Ce n'est pas la seule parenté avec le théâtre puisqu'on retrouve la reine des fées, Titania, Obéron, son roi, et le malicieux Puck, rendus célèbres par William Shakespeare dans A Midsummer Night's Dream. La comédie shakespearienne fait l'objet d'une délicieuse mise en abyme lorsque le groupe de fées se retrouve spectateur d'une répétition de la pièce par une troupe de théâtre ambulant… Mais comment des fées sont-elles amenées à assister à une représentation théâtrale? La forêt de Sherwood qui les héberge depuis des siècles est menacée par la déforestation et l'anthropisation. Les créatures de légende doivent affronter la réalité du monde contemporain et entamer un voyage intiatique pour trouver une nouvelle forêt plus sauvage et donc plus accueillante. En quittant les bois légendaires, ils réveillent toutes les créatures fantastiques de la vieille Angleterre, ce qui complique la vie des humains aux alentours.

Un livre savoureux et drôle qui est construit comme l'horloge botanique de Linné (Horologium Florae in Philosophia Botanica,1751). Pour le plaisir, je vous livre l'intitulé des chapitres:

"1- La picride commune s'ouvre

2- Le géranium des prés s'ouvre et le nénuphar blanc se referme.

3- Le coquelicot se referme.

4- Le liseron pourpre s'ouvre et la lampsane commune se referme.

5- L'oponce s'ouvre, le volubilis ligneux et la morgeline se referment.

6- La dionée globe-mouches qui fleurit la nuit s'ouvre et le laiteron des champs se referme.

7- Le pissenlit à la floraison tardive s'ouvre et l'althae grimpante se referme.

8- Le laiteron de Scandinavie se referme.

9- La reine-des-prés jaune s'ouvre.

10- La picride commune s'ouvre.

11- L'épervière, le pissenlit à la floraison tardive, la chicorée sauvage s'ouvrent.

12- Le nénuphar blanc, le coquelico, le laiteron des champs s'ouvrent.

13- L'épervière herbacée, la porcelle tachetée s'ouvrent.

14- La laitue de jardin, la rose d'Inde s'ouvrent et la dionée gobe-mouches qui fleurit la nuit se referme.

15- Le mouron rouge, l'oreille-de-souris, l'

œillet prolifère s'ouvrent et la primevère du soir se referme.

16- La marguerite dorée s'ouvre et le liseron pourpre se referme.

17- L'arénaire rouge s'ouvre et la reine-des-prés jaune se referme.

18- L'ornithogale s'ouvre.

19- La ficoïde s'ouvre et le liseron des champs se referme.

20- Le pourpier sauvage s'ouvre et l'

œillet prolifère se referme.

21- L'arénaire pourpre se referme.

22- Le pissenlit se referme.

23- L'éphémère de Vrginie et le liseron des champs se referment.

24- Le julep s'ouvre et la morcelle se referme."

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Mardi 14 avril 2009

Gilles Clément raconte sa maison dans Le Salon des berces. Sa maison, c'est-à-dire lui-même. Le récit est autobiographique dans le style pudique. L'homme se cache derrière les plantes du jardin ou les pierres de l'édifice. On le devine s'il le veut bien. Il est comme on s'en doute. Sa maison est un appendice du jardin.

Où habite le jardinier militant?

Dans la Creuse.


"Un vallon de modeste dimension où la balance des ombres et des lumières règle les profondeurs, où l'eau coule en lisière l'été comme l'hiver, où s'assemblent les oiseaux, où volent les insectes, où fleurissent les berces spondyles et la grande valériane dans le fond humide, où le granit affleure en haut des pentes laissant venir les genêts secs, la bruyère et l'ajonc, les ronces dans le plein soleil, les prunelliers, les aubépines, les églantiers, un chevêtre d'épines. J'habite une friche armée."(p.40)


Armes végétales pour un jardinier qui doit en découdre avant de s'inscrire dans le paysage, avant de se fondre, plutôt, tant la discrétion a d'importance dans la démarche. L'homme, par malheur, a besoin d'un toit. Autant que cette nécessité ne se remarque pas trop. Stratégie animale: il s'agit de ne pas laisser d'empreinte trop nette ni définitive. Rester à tout vent et ne pas se presser. C'est important car ce que veut Gilles Clément, c'est plus qu'une maison:


"Moi je veux les oiseaux, les trilles et les stridulations, la rage du ruisseau ou son étirement d'été, l'aboiement des chevreuils, le chant de la hulotte, les ronces et les orties, la procession des chenilles, le gel et l'orage, les fleurs imprévues, la course des cicindèles, les arbres couchés, le vol des hannetons, les cétoines posées en sautoir sur un genêt défait, l'enchevêtrement des vies selon un ordre mystérieux. Quelque chose à comprendre, tout ce que la campagne déteste: la nature." (p.47-48)


Le vouloir s'inscrit dans une contre-culture. Le projet refuse la soumission aux règles, celles des administrations comme celles des campagnes. Pour exemple, la Vallée n'est pas reliée au réseau électrique. Acte militant. Pour Internet, le téléphone suffit. Et, au commencement, un générateur d'électricité quand il le faut. Un minimum.


"On peut rire de l'ingéniérie du futile, consommatrice d'énergie. La pulsion d'achat d'un objet neuf sans fonction vitale implique son abandon,sans état d'âme, sitôt épuisé l'effet de nouveauté. On peut ne pas rire de l'ingéniérie du subtil enchaînant le consommateur à sa machine au point de menacer sa vie en cas de défaillance mécanique. Parfois, cela ne tient qu'à un fil bien placé.

Comment se fait-il qu'une chaudière à charbon, à fuel ou à bois, censée n'utiliser que le charbon, le fuel ou le bois, cesse de fonctionner en cas de panne électrique? Comment a-t-on pudélibérément rendre tributaire une source d'énergie d'une autre source d'énergie? Comment a-t-on obligé les consommateurs à s'équiper de la sorte sinon en retirant du marché tout ce qui peut prétendre à l'autonomie? Comment en est-on arrivé à se rendre totalement dépendant du réseau sinon par une intime conviction que celui-ci - telle notre propre circulation des fluides et des énergies, notre sang, notre système nerveux - ne pourrait défaillir? Et s'il venait à défaillir, nous disparaîtrions avec lui? Comment en est-on venuà l'asservissement de l'homme par les machines au point de priver l'humanité de sa capacité à vivre par elle-même? (p.124-125)


Le jardinier-bâtisseur va devenir lui-même en affrontant sa singularité, en se posant en individu atypique. Il sera aidé d'amis de passage. C'est déjà ne plus être seul. La société humaine représente peu. Les présences animales sont tout.


"J'ai conscience de m'installer chez les animaux. Je les entends, je les vois. Un des premiers ouvrages accompagnant la vie à la Vallée est le guide naturaliste des traces d'animaux que nous appelons le "livre des crottes". Laisses, fèces, fientes, marques de dents, niches, architectures de tout un peuple légitime auquel, à chaque intervention humaine, nous soustrayons une part de territoire. A moins de se poser avec discrétion et construire le nid de l'homme en y ménageant les réserves nécessaires à d'autres habitants. Il n'y aura pas que les loirs et les campagnols à pouvoir s'installer dans les méats du mur. Toutes les parties de la maison serviront d'habitat: les replats saillants nécessaires à l'installation des mésanges bleues, le double toit où viendront les fouines et la couleuvre zamenis, le faîtage où les frelons construiront régulièrement leurs nids." (p.62)


Habiter est donc co-habiter.

Habiter est aussi partir.


"Il ne suffit pas d'avoir une adresse, encore faut-il savoir où l'on habite. Seul le voyage ouvre les portes d'une maison dont on croyait détenir les clefs. On sait cela au retour, après avoir vu comment font les autres, là-bas, la tête en bas, comment ils ouvrent et ferment leurs portes, comment ils s'adressent au peuple animal et au vent. Quel est leur jardin." (p.181-182)


C'est surtout ça que Gilles Clément révèle de lui-même. Il est un vagabond qui habite le monde comme il habite sa maison. En lisant l'aventure du lieu qu'il habite, on comprend parfaitement toute l'importance des notions qui lui sont chères de "Jardin en mouvement", de "Tiers paysage" et de "Jardin planétaire". Ce qui est applicable au jardin est applicable à l'homme. Ce n'est bien sûr par un hasard si les berces apparaissent dès le titre. La berce du Caucase, que l'on craint et que l'on éradique "est à la fois une architecture et un événement. Une star et une insaisissable vagabonde. Elle se tient en marge mais on parle d'elle. Elle signe la Vallée." (p.159)

Références: Gilles Clément, Le Salon des Berces, NiL, 2009

 

http://www.gillesclement.com/index.php

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Mercredi 11 mars 2009

Dans l'édition de la Pléiade collectant les Récits et Essais de Jean Giono, je découvre que l'auteur avait pensé à un dernier chapitre pour son roman Que ma joie demeure. Ce dernier chapitre n'a pas été écrit. Seul un schéma en est disponible. Une vision très chamanique du Tout est perceptible dans le canevas proposé. Une réflexion puissante sur ce qu'est la vie, ce que permet la mort. Ce dernier chapitre aurait été centré autour de la mort de Bobi, le sage errant de Que ma joie demeure qui entre dans une connaissance qui lui était interdite par sa condition humaine. Voici un large extrait de ce travail préparatoire:


"Bobi mort. Son cadavre sur le plateau. Calme revenu. Nuages dans le vent, acérés comme de petits cristaux de glace. […] Le jour. Solitude. Les oiseaux se rassemblent au-dessus du cadavre. Plus les mangeurs de graines de l'aire du Jourdan. Les mangeurs de viande. Corbeaux, pies, fauvettes, rossignols, coucous. Ils viennent de tous les cantons de ce pays […]. Ils tournent autour du cadavre. Bobi est couché sur la terre. La nuit. Les oiseaux s'abattent dans l'herbe. Les renards s'approchent. De temps en temps, les oiseaux se soulèvent tous ensemble sur leurs ailes, s'envolent, tournoient en couvrant et découvrant les étoiles. Le jour de nouveau. Sur le visage de Bobi, la peau de la joue se fend. Près de la bouche. Un liquide clair coule de la déchirure et mouille la terre, comme un oeuf écrasé. Les herbes sont couvertes de mouches depuis la plus belle jusqu'à la bleue. Ventres à rayures noir et or. Têtes de mouches, nues; gros yeux comme des lunettes. Les bouches: trompes, mandibules, pinces de corne, dents de scie. Sur terre, des ruisseaux de fourmis s'approchent, montent sur les mains de Bobi, sur son visage, sur son oeil, dans sa bouche, dans son nez. Les mouches se collent sur la déchirure, près de la bouche. Bobi s'ouvre par d'autres endroits. Les insectes entrent dans lui et travaillent. Bobi est, à ce moment, en pleine science. Il s'élargit aux dimensions de l'univers. Les oiseaux s'abattent sur Bobi et le déchirent. Il fait chaud. Les chairs se laissent arracher. Loin, sur le plateau, les renards aboient. Bobi est couvert d'oiseaux. […] Nuit. Alors les renards sautent de l'ombre,mordent dans les gros morceaux, aux cuisses et à la poitrine. Les rats viennent, mangent les parties tendres. Dans la terre, les fourmis courent dans les couloirs de leurs magasins où sonne sourdement la lutte de là-haut. Mais elles n'entendent pas. Par contre, elles y voient (les fourmis perçoivent l'ultraviolet, et les fourmillières, pour profondes qu'elles soient, sont éclairées d'une lumière que nous ne pouvons pas concevoir). Elles emportent une après l'autre (mais des milliers qui se suivent) des morceaux de cervelle dans leurs petites pattes de devant. Une cervelle qui ne pouvait percevoir que les sept couleurs du prisme et qui maintenant alimente des larves qui préparent des sens capables de percevoir l'ultraviolet (et qui sait quoi d'autre!). A côté, dans laterre, les liquides de Bobi mouillent les racines d'une sarriette, d'un serpolet et les derniers restes vivants d'un morceau de racine de genêt arraché. Déjà des sucs plus riches montent dans les petites tiges. Préparation des feuilles, des fleurs. Le morceau de racine reprend vie. Au printemps, il percevra la terre et fer vivre un commencement de tige, dure et verte. Là-haut, les renards ont mangé. Lourds de viande, ils marchent pesamment, cherchent le couvert pour dormir. Pour eux, la nuit est toute écrite en traces, en odeurs, en passages, en pistes, en orientations (où Bobi ne voyait qu'une solitude). Les oiseaux volent dans la nuit. Leur bec est pareil aux épines blanches des étoiles. La constellation des Verseaux est à sa place habituelle et descend doucement sur l'horizon, suivant l'ordre des choses. Le jour se lève." (Appendice à la Préface de Les Vraies Richesses, Récits et Essais, Pléiade, p.159 à 161)


Ce travail d'écriture, inachevé, est fascinant à plus d'un point de vue.

La forme tout d'abord, saccadée, parsemée abondamment de phrases nominales, donne l'impression du processus en cours qui y est décrit. L'écriture "colle" ainsi parfaitement au changement d'état de l'homme mort qui, comme dans certaines cultures, est tout simplement "rendu" à la nature. Songeons aux zoroastriens qui déposent leurs morts dans les tours du silence, offrandes aux vautours. Nos cimetières semblent dans cette perspective des barrières de béton qui nous coupent, comme le font nos villes, de la grande chaîne de la vie.  Ici nul artifice ni lithurgie.

Bobi, le sage, réduit à l'état de nourriture, rejoint toutes les formes de vie en toute simplicité. C'est à la fois une déliquescence et une renaissance multiple, une fusion avec des formes de vie opposées. C'est l'alchimie du vivant. Bobi "s'élargit aux dimensions de l'univers", en effet. Tout participe à ce changement d'état: les animaux dans leur grande variété, les végétaux… Le corps de Bobi expérimente la dislocation et la re-conception de lui-même. Une conception du Vivant interdite par la condition biologique de l'être humain.

Les étonnants plans rapprochés sur les insectes, figure du grouillement et du multiple, contrastent avec l'immuable cosmique. La mouvance des formes vivantes sur Terre côtoient l'ordre impénétrable des lois de l'infiniment grand. Bobi rejoint à la fois l'un et l'autre.

Nous pourrions penser à une forme littéraire des Vanités. Il s'agit plus simplement de toucher à l'élémentaire et étroit rapport de la mort à la vie. Sans dégoût. Sans jugement. Sans affect. Avec simplement l'intuition du caractère sacré de ce mystère.

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Mardi 24 février 2009

Après Dans l'or du temps, j'ai découvert une nouvelle facette de l'écriture intimiste de Claudie Gallay avec Les Déferlantes paru aux Editions du Rouergue en 2008. L'histoire se passe à La Hague. C'est peu à peu que je suis entrée dans l'atmosphère douce-amère de ce roman et c'est avec beaucoup de lenteur que j'ai souhaité dérouler la trame du récit, pour respecter le rythme de l'écriture, les personnages qui se découvrent, l'intrigue qui se construit avec minutie. Il y a beaucoup de contemplation dans Les Déferlantes . C'est un roman sur la mémoire, sur le pardon, sur la reconstruction. C'est un roman en l'honneur de la beauté des hommes, coincée au fond de leurs souffrances, de leurs solitudes et de leurs passions.

Comme Dans l'or du temps, l'art est omniprésent. Ici, on trouvera en fil de trame le "vert Hopper", cette référence fulgurante au Philosophe de Rembrandt (p.132) et les sculptures hallucinées de Raphaël, l'ami de la narratrice. Autre point commun: la littérature et un auteur dont on célèbre la mémoire. Ici, c'est Prévert. Nous sommes à La Hague, en effet:

"Au bord du chemin, trois fillettes improvisaient une ronde. Elles avaient mis leurs poupées au centre de la ronde. Elles tournaient, par petits pas chassés, dans un sens et puis dans l'autre.

On s'est arrêtés pour les regarder.


- Prévert aimait beaucoup les enfants. Moi,je les trouve un peu trop bruyants…

Les fillettes continuaient à tourner.

- Tournez tournez petites filles

Tournez autour des fabriques

Bientôt vous serez dedans

Vous vivrez malheureuses

Et vous aurez beaucoup d'enfants.

C'était du Prévert." (p.284-285)

Et la Normandie. La Normandie et ses oiseaux. La narratrice est ornithologue. C'est une contemplative, une amoureuse des paysages et des animaux. Elle observe les oiseaux de mer, les cormorans surtout. Les oiseaux traversent aussi le récit comme un fil de trame. Comme la mer, réceptacle des drames et des bonheurs humains. Et le phare. Le phare comme un piège, le phare comme un tueur d'oiseaux (p.304-305).

Comme Dans l'or du temps, il y a une part mystique. Elle arrive tout à la fin. C'est à la fois un espace de grande émotion et de grand apaisement dans le récit. Nous y retrouvons les Hopis  qui se mélangent fugacement à une toute autre culture pour appporter, au final, un lien profond entre les deux romans:


"J'ai laissé courir mes doigts sur l'écorce épaisse d'un arbre. Les indiens Hopis disent qu'il suffit de toucher une pierre dans le cours d'une rivière pour que toute la vie de la rivière en soit changée.

Il suffit d'une rencontre." (p.519)


Ce roman est d'une grande richesse. Il faudrait encore parler des personnages. Parler de Max, "en recherche de pensées" (p.489) qu'il espère trouver dans un dictionnaire. Il faudrait parler de Morgane et de son rat. De Raphaël et de ses sculptures. De Lili et de son café. De Lambert et de son chagrin. De Nan et de ses linceuls. De Théo et de ses chats. Je les conserve comme des espaces vierges à découvrir encore, pour que le récit déferle un peu plus longtemps.

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