Le Bénarès-Kyotô

Publié le par Nuage

Si un seul mot suffisait à définir un livre, ce serait "complexité" que je choisirais pour ce carnet de voyage d'Olivier Germain-Thomas. L'occidental est frappé et séduit par la complexité des civilisations rencontrées sur l'axe Bénarès-Kyôto qui conduit le récit autobiographique de l'auteur, écrivain et homme de radio, érudit et voyageur. L'arrivée au Japon ne débarrasse pas Germain-Thomas de ce sentiment mais lui apporte le réconfort d'un art de vivre réparateur: la poésie en toute chose, ou presque. Le Japon moderne est certes vécu dans tous ses excès lui-aussi, mais sauvé de la critique par l'extrême amour de l'auteur pour l'Empire du Soleil Levant et par l'étonnement qui tranforme bien des situations. On sent qu'il est là-bas presque chez lui et qu'il apprécie vivement ce que d'aucuns décrient:

 

"Si l'on n'aime pas le poisson cru, les pousses venues de la forêt, les algues, le saké (tiède ou glacé), le thé vert, le shintô, si l'on trouve que les conventions sociales sont une atteinte à la liberté, que le raffinement est une afféterie, qu'il y a du mépris dans la distance, que s'incliner est une marque de faiblesse, que tout doit être étalé, qu'un rocher n'a pas d'âme, je conseillerais plutôt un séjour au Texas." (p.223-224)

 

La phrase illustre un genre d'humour largement pratiqué par l'homme de radio, humour auquel sont habitués les auditeurs de son émission du dimanche soir, For intérieur sur France Culture.

 

Mais je me rends compte que, emportée moi aussi par mon amour du Japon (toujours fantasmé et sans confrontation avec le réel), je commence par la fin et j'oublie le point de départ de ce périple (l'Inde) et ses étapes non négligeables (la Thaïlande, le Laos, le Vietnam et la Chine). Le voyage en question est une traversée de l'Asie par le sud, d'une ville spirituelle (Bénarès) à une autre (Kyotô). Aucun étonnement, donc, à ce que les découvertes, les réflexions, les expériences de l'auteur fassent la part belle à la spiritualité des univers traversés, avec souvent le souci de créer des passerelles comparatives:

 

- hindouisme: "La loi du karma est pour lui [un brahmane] aussi évidente que, pour nous, les lois de la gravitation ou de l'évolution. Ce n'est pas une question d'opinion. L'existence de "castes" est une loi naturelle. La naissance étant donnée en fonction des actes des vies antérieures (le karma justement), s'opposer aux inégalités est à ses yeux aussi vain que nier les parties du corps." (p.35);

 

- bouddhisme: "Se sentir chez soi dans le temple du Bouddha de Jade (Yufo Si) n'est pas le signe que le bouddhisme serait plus proche de nos mentalités. Comme pour le reste, nous l'adaptons à nos manques. Et l'intercession d'un sage nous est plus familière que l'impersonnel Tao." (p.134)

 

- chamanisme (un peu partout, parfaitement intégré): "Pour accentuer l'alliance du bouddhisme avec les manifestations naturelles dont le Chinois ne peut s'éloigner, il est dit que le ressac assez sonore dans le bas de la grotte évoque des paroles prononcées par le Bouddha lui-même." (p.140)

 

- confucianisme: "On pourrait se croire proche de Confucius par son humanisme (ren) et l'importance qu'il attache à parfaire l'homme par l'éducation. Mais son obsession des rites (li) ne trouve pas de place dans les mentalités modernes." (p.133)

 

- taoisme: "Pour notre époque, ennemie en apparence des hiérarchies et du respect d'un ordre supérieur, le taoïsme propose des ouvertures plus séduisantes. Mais chacun y met ce qu'il entend, et n'y entend goutte, tant cette conception d'une combinatoire naturelle est un blanc dans notre esprit. Pour s'en approcher, on pourrait conseiller comme posologie: cultiver en son jardin cent espèces dont on observe les humeurs, vivre de ductiles nuits d'amour, pratiquer l'ascension de sept montagnes sacrées, la guerre sans combattre, la transformation d'une larme en perle, l'observation du vol de la libellule… On peut aussi lire tout le corpus taoïste. Apprécier un nuage est préférable. "Seule la main qui efface peut écrire la vérité." Maître Eckart." (p.133).

 

- shintô: "Le shintô nous dit que la nature possède une conscience somme toute semblable à la nôtre." (p.221).

 

Ajoutons à cette panoplie spirituelle une pincée de critique politique lorsqu'on traverse la Chine (on n'y échappe pas):

 

"Dès le matin, je vais visiter quelques hutongs près de l'hôtel. Les ruelles de ces îlots sont si étroites, les cours des maisons si petites qu'on y pratique un viol par les yeux. Les habitants sont condamnés à devenir des curiosités touristiques; au moins ils ne croupissent pas dans les cages à lapins des banlieues. Peu à peu les hutongs rasés laisseront place à l'acier, au verre, miroir pour alouettes déplumées par la folie marchande. On en gardera quelques-uns, aliments de cartes-mémoires numériques qui remplacent les combinatoires complexes des souvenirs. Je me traite de charognard, je sors, je découvre le métro, je traverse Tian an Men, en jetant un regard vipérin sur le mausolée du président Mao au geste protecteur. La camarde reconnaissante." (p.160)

 

Ajoutons aussi des considérations sur l'art oriental, tout aussi difficile d'accès à un esprit occidental que les spiritualités locales:

 

"Avant de sortir du musée, arrêt devant l'Album de fleurs, oiseaux, herbes et insectes d'un artiste que j'ignorais. Apprécier la peinture chinoise n'est pas la comprendre; c'est recevoir les vibrations d'un trait de pinceau qui a pris la forme d'un bambou, d'un caillou ou d'un chou. Saisir l'âme d'un rouleau en oubliant de se torturer l'esprit, comme c'est simple! Une décantation qui m'a pris vingt ans…" (p.143)

 

L'occidental est par nature forcément déstabilisé dans un environnement anti-cartésien qui semble nier la prédominance du "cerveau gauche". La lecture de cette réalité n'efface pas l'envie de se colleter un jour avec ce vertige de l'esprit.

 

L'essai touche à l'aventure dans le récit de quelques épisodes dans lesquels l'auteur raconte, non sans un humour rentré, le fatal danger des voyages au long cours hors le rassurant encadrement des agences spécialisées dans le business touristique. Je ne peux pas terminer sans vous livrer ce passage. Il dit bien, en tout cas, la "nudité" de l'homme dans le monde quand les repères sont tombés et quand le repaire est loin. Nous sommes en Thaïlande:

 

"Le village dormait sous un tiers de lune. Je me suis assis sur le tronc de la lisière. La forêt était remplie de bruits. En moi: plénitude et peur. J'ai entendu un glissement sous des feuillages. Un serpent? Je n'ai pas bougé. Il n'y avait pas de raison qu'il m'attaque, mais je n'avais aucune lumière sur les usages des reptiles la nuit, dans cette montagne habitée par les esprits. A Um Muang, j'avais honoré des nagas de pierre réputées pour leurs dons de poète. Le réel est plus coriace. Un léger chuintement; puis le bruit a cessé. L'animal attendait; moi aussi. Peut-être, fugitivement, ai-je été tenté par l'absolu de la mort sous ces arbres qui touchaient les étoiles. Un nouveau glissement m'a rendu mes défenses. Et lui, le reptile au sang froid, où en était-il? Il devait savoir qu eje n'étais pas comestible. S'il s'agissait d'un concours de patience dans l'immobilité, j'étais prêt à relever le défi, mais malgré mes élans vers Mère nature (facile dans les jardins), je ne suis pas dans toutes ses confidences. Elle ne m'envoyait aucun signe. Si je bondissais vers le village, le reptile s'enfuirait-il ou m'attaquerait-il d'une morsure décisive? J'ai chassé l'image des Shiva de Bénarès. L'irruption était trop grossière. Je suis resté figé, respiration immobile. J'ai prié avec la foi de mon enfance. Au bout de combien de temps me suis-je levé et ai-je regagné d'un pas tranquille l'échelle de ma maison, ma couche, les puces?" (p.92-93)

 

Référence:

Olivier Germain-Thomas, Le Bénarès-Kyotô, éditions du Rocher, collection La fantaisie du voyageur, 2007.

 

(prix Renaudot 2007 du meilleur essai)

 

 

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Publié dans aventure humaine

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E
Post très agréable autant par les qualités de l'auteur mis en valeur que par celles de l'auteure de ce blog, texte d'introduction, choix des extraits, merci pour ce bout de monde du bout du monde :)
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N
<br /> Merci Elodie! :-)<br /> <br /> <br />