Le salon des berces

Publié le par Nuage

Gilles Clément raconte sa maison dans Le Salon des berces. Sa maison, c'est-à-dire lui-même. Le récit est autobiographique dans le style pudique. L'homme se cache derrière les plantes du jardin ou les pierres de l'édifice. On le devine s'il le veut bien. Il est comme on s'en doute. Sa maison est un appendice du jardin.

Où habite le jardinier militant?

Dans la Creuse.


"Un vallon de modeste dimension où la balance des ombres et des lumières règle les profondeurs, où l'eau coule en lisière l'été comme l'hiver, où s'assemblent les oiseaux, où volent les insectes, où fleurissent les berces spondyles et la grande valériane dans le fond humide, où le granit affleure en haut des pentes laissant venir les genêts secs, la bruyère et l'ajonc, les ronces dans le plein soleil, les prunelliers, les aubépines, les églantiers, un chevêtre d'épines. J'habite une friche armée."(p.40)


Armes végétales pour un jardinier qui doit en découdre avant de s'inscrire dans le paysage, avant de se fondre, plutôt, tant la discrétion a d'importance dans la démarche. L'homme, par malheur, a besoin d'un toit. Autant que cette nécessité ne se remarque pas trop. Stratégie animale: il s'agit de ne pas laisser d'empreinte trop nette ni définitive. Rester à tout vent et ne pas se presser. C'est important car ce que veut Gilles Clément, c'est plus qu'une maison:


"Moi je veux les oiseaux, les trilles et les stridulations, la rage du ruisseau ou son étirement d'été, l'aboiement des chevreuils, le chant de la hulotte, les ronces et les orties, la procession des chenilles, le gel et l'orage, les fleurs imprévues, la course des cicindèles, les arbres couchés, le vol des hannetons, les cétoines posées en sautoir sur un genêt défait, l'enchevêtrement des vies selon un ordre mystérieux. Quelque chose à comprendre, tout ce que la campagne déteste: la nature." (p.47-48)


Le vouloir s'inscrit dans une contre-culture. Le projet refuse la soumission aux règles, celles des administrations comme celles des campagnes. Pour exemple, la Vallée n'est pas reliée au réseau électrique. Acte militant. Pour Internet, le téléphone suffit. Et, au commencement, un générateur d'électricité quand il le faut. Un minimum.


"On peut rire de l'ingéniérie du futile, consommatrice d'énergie. La pulsion d'achat d'un objet neuf sans fonction vitale implique son abandon,sans état d'âme, sitôt épuisé l'effet de nouveauté. On peut ne pas rire de l'ingéniérie du subtil enchaînant le consommateur à sa machine au point de menacer sa vie en cas de défaillance mécanique. Parfois, cela ne tient qu'à un fil bien placé.

Comment se fait-il qu'une chaudière à charbon, à fuel ou à bois, censée n'utiliser que le charbon, le fuel ou le bois, cesse de fonctionner en cas de panne électrique? Comment a-t-on pudélibérément rendre tributaire une source d'énergie d'une autre source d'énergie? Comment a-t-on obligé les consommateurs à s'équiper de la sorte sinon en retirant du marché tout ce qui peut prétendre à l'autonomie? Comment en est-on arrivé à se rendre totalement dépendant du réseau sinon par une intime conviction que celui-ci - telle notre propre circulation des fluides et des énergies, notre sang, notre système nerveux - ne pourrait défaillir? Et s'il venait à défaillir, nous disparaîtrions avec lui? Comment en est-on venuà l'asservissement de l'homme par les machines au point de priver l'humanité de sa capacité à vivre par elle-même? (p.124-125)


Le jardinier-bâtisseur va devenir lui-même en affrontant sa singularité, en se posant en individu atypique. Il sera aidé d'amis de passage. C'est déjà ne plus être seul. La société humaine représente peu. Les présences animales sont tout.


"J'ai conscience de m'installer chez les animaux. Je les entends, je les vois. Un des premiers ouvrages accompagnant la vie à la Vallée est le guide naturaliste des traces d'animaux que nous appelons le "livre des crottes". Laisses, fèces, fientes, marques de dents, niches, architectures de tout un peuple légitime auquel, à chaque intervention humaine, nous soustrayons une part de territoire. A moins de se poser avec discrétion et construire le nid de l'homme en y ménageant les réserves nécessaires à d'autres habitants. Il n'y aura pas que les loirs et les campagnols à pouvoir s'installer dans les méats du mur. Toutes les parties de la maison serviront d'habitat: les replats saillants nécessaires à l'installation des mésanges bleues, le double toit où viendront les fouines et la couleuvre zamenis, le faîtage où les frelons construiront régulièrement leurs nids." (p.62)


Habiter est donc co-habiter.

Habiter est aussi partir.


"Il ne suffit pas d'avoir une adresse, encore faut-il savoir où l'on habite. Seul le voyage ouvre les portes d'une maison dont on croyait détenir les clefs. On sait cela au retour, après avoir vu comment font les autres, là-bas, la tête en bas, comment ils ouvrent et ferment leurs portes, comment ils s'adressent au peuple animal et au vent. Quel est leur jardin." (p.181-182)


C'est surtout ça que Gilles Clément révèle de lui-même. Il est un vagabond qui habite le monde comme il habite sa maison. En lisant l'aventure du lieu qu'il habite, on comprend parfaitement toute l'importance des notions qui lui sont chères de "Jardin en mouvement", de "Tiers paysage" et de "Jardin planétaire". Ce qui est applicable au jardin est applicable à l'homme. Ce n'est bien sûr par un hasard si les berces apparaissent dès le titre. La berce du Caucase, que l'on craint et que l'on éradique "est à la fois une architecture et un événement. Une star et une insaisissable vagabonde. Elle se tient en marge mais on parle d'elle. Elle signe la Vallée." (p.159)

Références: Gilles Clément, Le Salon des Berces, NiL, 2009

 

http://www.gillesclement.com/index.php

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Publié dans aventure humaine

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