Sa joie demeure
Dans l'édition de la Pléiade collectant les Récits et Essais de Jean Giono, je découvre que l'auteur avait pensé à un dernier chapitre pour son roman Que ma joie demeure. Ce dernier chapitre n'a pas été écrit. Seul un schéma en est disponible. Une vision très chamanique du Tout est perceptible dans le canevas proposé. Une réflexion puissante sur ce qu'est la vie, ce que permet la mort. Ce dernier chapitre aurait été centré autour de la mort de Bobi, le sage errant de Que ma joie demeure qui entre dans une connaissance qui lui était interdite par sa condition humaine. Voici un large extrait de ce travail préparatoire:
"Bobi mort. Son cadavre sur le plateau. Calme revenu. Nuages dans le vent, acérés comme de petits cristaux de glace. […] Le jour. Solitude. Les oiseaux se rassemblent au-dessus du cadavre. Plus les mangeurs de graines de l'aire du Jourdan. Les mangeurs de viande. Corbeaux, pies, fauvettes, rossignols, coucous. Ils viennent de tous les cantons de ce pays […]. Ils tournent autour du cadavre. Bobi est couché sur la terre. La nuit. Les oiseaux s'abattent dans l'herbe. Les renards s'approchent. De temps en temps, les oiseaux se soulèvent tous ensemble sur leurs ailes, s'envolent, tournoient en couvrant et découvrant les étoiles. Le jour de nouveau. Sur le visage de Bobi, la peau de la joue se fend. Près de la bouche. Un liquide clair coule de la déchirure et mouille la terre, comme un oeuf écrasé. Les herbes sont couvertes de mouches depuis la plus belle jusqu'à la bleue. Ventres à rayures noir et or. Têtes de mouches, nues; gros yeux comme des lunettes. Les bouches: trompes, mandibules, pinces de corne, dents de scie. Sur terre, des ruisseaux de fourmis s'approchent, montent sur les mains de Bobi, sur son visage, sur son oeil, dans sa bouche, dans son nez. Les mouches se collent sur la déchirure, près de la bouche. Bobi s'ouvre par d'autres endroits. Les insectes entrent dans lui et travaillent. Bobi est, à ce moment, en pleine science. Il s'élargit aux dimensions de l'univers. Les oiseaux s'abattent sur Bobi et le déchirent. Il fait chaud. Les chairs se laissent arracher. Loin, sur le plateau, les renards aboient. Bobi est couvert d'oiseaux. […] Nuit. Alors les renards sautent de l'ombre,mordent dans les gros morceaux, aux cuisses et à la poitrine. Les rats viennent, mangent les parties tendres. Dans la terre, les fourmis courent dans les couloirs de leurs magasins où sonne sourdement la lutte de là-haut. Mais elles n'entendent pas. Par contre, elles y voient (les fourmis perçoivent l'ultraviolet, et les fourmillières, pour profondes qu'elles soient, sont éclairées d'une lumière que nous ne pouvons pas concevoir). Elles emportent une après l'autre (mais des milliers qui se suivent) des morceaux de cervelle dans leurs petites pattes de devant. Une cervelle qui ne pouvait percevoir que les sept couleurs du prisme et qui maintenant alimente des larves qui préparent des sens capables de percevoir l'ultraviolet (et qui sait quoi d'autre!). A côté, dans laterre, les liquides de Bobi mouillent les racines d'une sarriette, d'un serpolet et les derniers restes vivants d'un morceau de racine de genêt arraché. Déjà des sucs plus riches montent dans les petites tiges. Préparation des feuilles, des fleurs. Le morceau de racine reprend vie. Au printemps, il percevra la terre et fer vivre un commencement de tige, dure et verte. Là-haut, les renards ont mangé. Lourds de viande, ils marchent pesamment, cherchent le couvert pour dormir. Pour eux, la nuit est toute écrite en traces, en odeurs, en passages, en pistes, en orientations (où Bobi ne voyait qu'une solitude). Les oiseaux volent dans la nuit. Leur bec est pareil aux épines blanches des étoiles. La constellation des Verseaux est à sa place habituelle et descend doucement sur l'horizon, suivant l'ordre des choses. Le jour se lève." (Appendice à la Préface de Les Vraies Richesses, Récits et Essais, Pléiade, p.159 à 161)
Ce travail d'écriture, inachevé, est fascinant à plus d'un point de vue.
La forme tout d'abord, saccadée, parsemée abondamment de phrases nominales, donne l'impression du processus en cours qui y est décrit. L'écriture "colle" ainsi parfaitement au changement d'état de l'homme mort qui, comme dans certaines cultures, est tout simplement "rendu" à la nature. Songeons aux zoroastriens qui déposent leurs morts dans les tours du silence, offrandes aux vautours. Nos cimetières semblent dans cette perspective des barrières de béton qui nous coupent, comme le font nos villes, de la grande chaîne de la vie. Ici nul artifice ni lithurgie.
Bobi, le sage, réduit à l'état de nourriture, rejoint toutes les formes de vie en toute simplicité. C'est à la fois une déliquescence et une renaissance multiple, une fusion avec des formes de vie opposées. C'est l'alchimie du vivant. Bobi "s'élargit aux dimensions de l'univers", en effet. Tout participe à ce changement d'état: les animaux dans leur grande variété, les végétaux… Le corps de Bobi expérimente la dislocation et la re-conception de lui-même. Une conception du Vivant interdite par la condition biologique de l'être humain.
Les étonnants plans rapprochés sur les insectes, figure du grouillement et du multiple, contrastent avec l'immuable cosmique. La mouvance des formes vivantes sur Terre côtoient l'ordre impénétrable des lois de l'infiniment grand. Bobi rejoint à la fois l'un et l'autre.
Nous pourrions penser à une forme littéraire des Vanités. Il s'agit plus simplement de toucher à l'élémentaire et étroit rapport de la mort à la vie. Sans dégoût. Sans jugement. Sans affect. Avec simplement l'intuition du caractère sacré de ce mystère.